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Auteur : Joseph Czapski
Date de saisie : 30/03/2011
Genre : Littérature, essais
Editeur : Noir sur blanc, Lausanne, Suisse
Collection : Documents
Prix : 16.00 €
ISBN : 9782882502469
GENCOD : 9782882502469
Sorti le : 24/01/2011
«Cet essai sur Proust fut dicté l'hiver 1940-1941 dans un froid réfectoire de notre camp de prisonniers à Criazowietz, en URSS. Le manque de précision, le subjectivisme de ces pages s'explique en partie par le fait que je ne possédais aucune bibliothèque, aucun livre concernant mon thème. Ce n'est pas un essai littéraire dans le vrai sens du mot, plutôt des souvenirs sur une oeuvre à laquelle je devais beaucoup et que je n'étais pas sûr de revoir encore dans ma vie. Dans une petite salle bondée, chacun de nous parlait de ce dont il se souvenait le mieux. Je vois encore mes camarades entassés sous les portraits de Marx, Engels et Lénine. Je pensais alors avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée, aux murs de liège, qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans après sa mort des prisonniers polonais, après une journée entière passée dans la neige et le froid, écoutaient avec un intérêt intense l'histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes psychologiques précieuses et de beauté littéraire.»
Joseph Czapski (extrait de l'introduction, 1944)
Né à Prague en 1896, Joseph Czapski passa son enfance en Biélorussie. Il étudia le droit à Saint-Pétersbourg puis la peinture aux Beaux-Arts de Cracovie. Czapski fut parmi les rares officiers de l'armée polonaise qui échappèrent au massacre de Katyn en 1940. Son livre Souvenirs de Starobielsk retrace ses efforts pour faire connaître la vérité à propos de ce crime.
Comme peintre, Czapski fut le principal animateur du mouvement kapiste, pendant son séjour à Paris (1924-1933). Après la guerre, il vécut en exil à Maisons-Laffitte, où il collabora au mensuel polonais Kultura. Il y est mort en 1993.
Il faut imaginer les auditeurs serrés dans le froid réfectoire du couvent désaffecté où on les avait parqués - et le conférencier qui fait vivre par sa seule parole le faubourg Saint-Germain, le salon des Guermantes et l'amour de Swann...
Czapski se lance dans une évocation subtile, personnelle et intense du chef-d'oeuvre, devant un public qui, peut-être, n'avait jamais lu Proust. Et la littérature se fait offrande...
En 1940, un officier polonais prisonnier des Soviétiques donne des conférences sur Proust à ses codétenus, en se fiant à sa seule mémoire. Magistral. A quoi sert la littérature ? A survivre. Qu'auraient été les destins de Soljenitsyne sans le souvenir de L'Odyssée, de Primo Levi sans le réconfort de Dante, de Jorge Semprun sans le compagnonnage de Goethe ? Et de Joseph Czapski (1896-1993) sans les dégagements sur la "vanité de l'orgueil aristocratique" ou la "vanité, l'inanité de la célébrité" chez Proust ?
Dans une langue merveilleuse, inventive, dont les incorrections mêmes sont remplies de grâce, Czapski déroule non seulement des scènes entières de la Recherche, des épisodes de la vie de Proust, des analyses éblouissantes sur le processus de création, mais aussi tout le paysage littéraire, artistique et philosophique "où trempent les racines de la sensibilité créatrice de Proust". Le livre qui en résulte (Proust contre la déchéance, Noir sur Blanc, 93 p., 16 €) est stupéfiant. D'abord parce que l'on imagine ces captifs évoquant un autre prisonnier, Proust, enfermé dans sa chambre surchauffée tapissée de liège. Mais surtout parce que la mémoire, thème central de la Recherche, trouve ici une concrétisation saisissante, même si l'auteur s'excuse humblement de commettre quelques erreurs ou approximations. Si bien que le texte de Czapski devient, à son tour, cette chose arborescente, vivante, qui "travaille" dans l'esprit du lecteur longtemps après qu'il a fini de lire : un grand livre, et la preuve que la littérature peut sauver.
INTRODUCTION DE L'AUTEUR (1944)
Cet essai sur Proust fut dicté l'hiver 1940-1941 dans un froid réfectoire d'un couvent désaffecté qui nous servait de salle à manger de notre camp de prisonniers à Griazowietz, en URSS.
Le manque de précision, le subjectivisme de ces pages s'explique en partie par le fait que je ne possédais aucune bibliothèque, aucun livre concernant mon thème, que j'avais vu le dernier livre français avant septembre 1939. Ce n'étaient que des souvenirs sur l'oeuvre de Proust que je m'efforçais d'évoquer avec une exactitude relative. Ce n'est pas un essai littéraire dans le vrai sens du mot, plutôt des souvenirs sur une oeuvre à laquelle je devais beaucoup et que je n'étais pas sûr de revoir encore dans ma vie.
Nous étions quatre mille officiers polonais entassés sur dix-quinze hectares à Starobielsk, près de Kharkov, depuis octobre 1939, jusqu'au printemps 1940. Nous y avons essayé de reprendre un certain travail intellectuel qui devait nous aider à surmonter notre abattement, notre angoisse, et défendre nos cerveaux de la rouille de l'inactivité. Quelques-uns de nous se mirent à faire des conférences militaires, historiques et littéraires. Ce fut jugé contre-révolutionnaire par nos maîtres d'alors et quelques-uns des conférenciers furent immédiatement déportés dans une direction inconnue. Ces conférences ne furent quand même pas interrompues mais soigneusement conspirées.
En avril 1940 tout le camp de Starobielsk fut déporté par petits groupes vers le nord. On évacua dans ce même temps deux autres grands camps de Kozielsk et de Ostachkov, en tout quinze mille personnes. Les seuls, presque, d'entre ces prisonniers qui furent retrouvés, c'étaient quatre cents officiers et soldats groupés à Griazowietz, près de Wolo-gda, l'année 1940-1941. Nous étions soixante-dix-neuf de Starobielsk sur quatre mille. Tous nos autres camarades de Starobielsk disparurent sans traces.
Griazowietz était avant 1917 un lieu de pèlerinage, un couvent. L'église du couvent était en ruines, démolie à la dynamite. Les salles étaient remplies de charpentes, de couchettes empestées de punaises, habitées avant nous par des prisonniers finlandais.
C'est ici seulement que nous reçûmes, après de nombreuses instances, la permission officielle pour nos cours, sous condition de présenter chaque fois leur texte à une censure préalable. Dans une petite salle, bondée de camarades, chacun de nous parlait de ce dont il se souvenait le mieux.
L'histoire du livre était racontée avec un rare sens d'évocation par un bibliophile passionné de Lwów, le docteur Ehrlich ; l'histoire de l'Angleterre, l'histoire des migrations des peuples, furent l'objet des conférences de l'abbé Kamil Kantak de Pinsk, ex-rédacteur d'un journal quotidien de Gdansk et grand admirateur de Mallarmé ; de l'histoire de l'architecture nous parlait le professeur Siennicki, professeur de l'École polytechnique de Varsovie, et c'est le lieutenant Ostrowski, auteur d'un excellent livre sur l'alpinisme, qui avait fait lui-même de nombreuses ascensions dans les Tatras, au Caucase et dans les Cordillères, qui nous entretenait sur l'Amérique du Sud.
En ce qui me concerne, j'y ai fait une série de conférences sur la peinture française et polonaise, ainsi que sur la littérature française. J'avais la chance d'être convalescent après une maladie grave, libéré par suite de tous les travaux durs, excepté le lavage du grand escalier du couvent et l'épluchage des pommes de terre, j'étais libre et je pouvais me préparer tranquillement à ces causeries du soir.
(...)
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