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Auteur : Patrick Cauvin
Illustrateur : Jordi Viusà
Date de saisie : 10/01/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : le Cherche Midi, Paris, France
Collection : Fictions
Prix : 18.50 € / 121.35 F
ISBN : 9782749115788
GENCOD : 9782749115788
Sorti le : 13/01/2011
«Lorsque je me suis trouvé devant une centaine de portraits, certains en pied, d'autres en buste, quelques-uns en couple, j'ai eu le sentiment que, s'ils étaient tous différents, ils avaient quelque chose de commun et que je devais savoir ce qui les reliait d'une assez inexplicable façon. Après examen, je pense avoir résolu le mystère : tous ces gens habitaient dans le même immeuble.
Rien de bien rationnel dans tout cela, mais il m'a vraiment semblé que ces personnages devaient se croiser à un moment ou à un autre, dans l'ascenseur, chez les commerçants du quartier, dans le hall... Et à partir de leur visage, de leur silhouette, il me fallait reconstituer la vie qui avait été la leur, leur histoire, raconter une existence, un parcours... Cela fut facile pour certains, l'image me renseignait sur l'âge, un trait de caractère, un milieu social, d'autres étaient plus hermétiques et il me fallait avoir recours à davantage d'invention... Percer en même temps un secret et imaginer une vie à partir de ces étranges locataires dont les uns devaient certainement occuper les quelques mètres carrés d'une chambre de bonne sous les toits avec WC sur le palier et d'autres 200 mètres carrés sur la rue... Certains heureux, amoureux, furieusement vivants, d'autres traînant leur destin comme un sac trop lourd, rigolos, pitoyables, attendrissants, cinglés, bref, ce condensé urbain d'une société d'aujourd'hui que l'on appelle un immeuble.»
Patrick Cauvin
Patrick Cauvin était romancier, nouvelliste, scénariste et dramaturge.
Ancien libraire et éditeur, Jordi Viusà est peintre.
L'IMMEUBLE 1
Isabelle de San Pietro est faite de verre pilé et de crèmes précieuses... Elle appartient à cette catégorie de créatures nées pour vivre dans des palais anciens et délicats et dont les portes peintes ouvrent sur la lagune. Si l'on se penche un peu, on distingue le Rialto et, plus loin dans les brumes, les premières îles de Venise.
Le fait qu'elle occupe le rez-de-chaussée porte gauche de l'immeuble m'est toujours apparu comme une incongruité. Notre maison n'est pas sans charmes, mais c'est un écrin bien épais, un peu rustre, pour cette femme à l'immense fragilité et qui ne doit être vraiment elle-même que lors de visites de galeries distinguées et inconnues, se glissant en plein silence entre des ready-made, longeant des graffitis avec la grâce distante de celle qui préférera toujours le Titien et Véronèse aux éclats de Ripolin éjaculatoires dessinés sur les murs du métro par des jeunes hommes aux capuches obscures et aux danses bestiales. Nous parlons art quelquefois au cours de nos rencontres dans l'escalier ; nous avons même parlé de Basquiat dont une toile avait établi un record à Sotheby's. A l'annonce du nom de ce peintre, elle avait esquissé une grimace pleine de retenue et avait dit : «Oui, Basquiat, je veux bien, mais pourquoi est-ce qu'il laisse couler la peinture ?» J'ai compris qu'elle avait une détestation des dégoulinades qui faisaient négligé... Ce n'est pas chez Nicolas Poussin qu'on trouverait un tel laisser-aller...
Elle me parlait de théâtre aussi, plus exactement de Comédie-Française. Elle adorait l'endroit, les velours, les lustres, tout un monde qui disparaîtrait sous les coups de boutoir irrespectueux et brutaux... Déjà, on jouait Corneille en blouson de cuir et minijupe, Racine en attaché-case... Ces soirs-là, Isabelle de San Pietro rentrait chez elle un peu brisée, un peu triste, consciente de faire partie d'un univers menacé. Elle possédait un chat qu'elle appelait René en souvenir de Chateaubriand dont elle avait relu trois fois les Mémoires d'outre-tombe. C'était un siamois touffu couleur de lion, au faciès écrasé, un pedigree immense, une bête à concours parfaitement antipathique qui haïssait croquettes et surgelés. Au moment où je l'ai connue, Mlle de San Pietro touchait à la cinquantaine. Elle donnait des envies sauvages de possession brutale, de viol de camionneur tout en sueur et maillot de corps... Cela l'aurait un peu changée des cocktails interminables de fondations nobiliaires et caritatives qui devaient lui pomper son peu d'argent, car, autant que je me souvienne, Isabelle de San Pietro a toujours eu des problèmes pour régler son loyer.
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