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Auteur : Mathias Enard
Date de saisie : 29/06/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 978-2-7427-9362-4
GENCOD : 9782742793624
Sorti le : 18/08/2010
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
En débarquant à Constantinople le 13 mai 1506, Michel-Ange sait qu'il brave la puissance et la colère de Jules II, pape guerrier et mauvais payeur, dont il a laissé en chantier l'édification du tombeau, à Rome. Mais comment ne pas répondre à l'invitation du sultan Bajazet qui lui propose - après avoir refusé les plans de Léonard de Vinci - de concevoir un pont sur la Corne d'Or ?
Ainsi commence ce roman, tout en frôlements historiques, qui s'empare d'un fait exact pour déployer les mystères de ce voyage.
Troublant comme la rencontre de l'homme de la Renaissance avec les beautés du monde ottoman, précis et ciselé comme une pièce d'orfèvrerie, ce portrait de l'artiste au travail est aussi une fascinante réflexion sur l'acte de créer et sur le symbole d'un geste inachevé vers l'autre rive de la civilisation.
Car à travers la chronique de ces quelques semaines oubliées de l'Histoire, Mathias Enard esquisse une géographie politique dont les hésitations sont toujours aussi sensibles cinq siècles plus tard.
Né en 1972, Mathias Enard a étudié le persan et l'arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone. Il a publié trois romans chez Actes Sud : La Perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l'Orénoque (2005) et Zone (2008 ; Babel n° 1020), salué par le prix Décembre 2008 et le prix du Livre Inter 2009.
Le roman remplit son programme, convoquant un Orient et un siècle épiques et capiteux, peuplés de bûchers, de dagues et d'intrigues de palais. Il permet aussi à un lyrisme plus intime de se développer dans le lien qui se noue entre un artiste de la Renaissance italienne et un poète ottoman..
Il est spécialement convaincant dans l'amour du langage et la foi dans le récit qui circulent entre les protagonistes. Ainsi la danseuse andalouse, qui de son pays perdu affirme qu'"il ne vit plus que dans les histoires et ceux qui les portent"...
Parle-leur de batailles... parle surtout du coeur des hommes, et, comme le texte de Kipling où il prend sa source, des pouvoirs du récit, capable de bâtir des ponts entre l'Orient et l'Occident.
Mathias Enard écrit dans les blancs de la grande Histoire. De cette escapade de quelques semaines il tire un récit savoureux où l'amour et l'espionnage viennent se mêler aux mystères de la création artistique. Qui est cette femme, belle, andalouse, juive, un poignard entre les mains, qui murmure à l'oreille du peintre endormi : "Je sais que les hommes sont des enfants qui chassent leur désespoir par la colère, leur peur dans l'amour [...] On les conquiert en leur parlant de batailles, de rois, d'éléphants et d'êtres merveilleux" ? Enard fait du génie renaissant un perpétuel fuyard : devant la vie, devant l'amour. Et c'est ainsi que Michel-Ange est grand.
Sous son titre à rallonges emprunté à Kipling, «Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants» cache un petit récit d'espionnage bruissant de mille conspirations de palais, doublé d'une fable lumineuse sur la création, ses séductions et ses tâtonnements. omment un artiste compose-t-il avec les contraintes politiques, économiques et sociales ? Avec les modèles convenus légués par ses prédécesseurs ? Autrement dit, et à tous les niveaux : comment conquiert-il son autonomie ? C'est la vraie question posée par le livre, qui rappelle les méditations de Thomas Bernhard sur les «Maîtres anciens», à travers un subtil échafaudage de correspondances et d'images. «Sous tous les cieux il faut donc s'humilier devant les puissants», comprend peu à peu Michel-Ange.
En passant du grand flot historique de Zone à cette forme resserrée, Mathias Énard n'a pas restreint ses ambitions à un portrait d'artiste. Dans le huis clos de l'atelier, il nous parle encore de batailles, de rois, de mers. Et d'éléphants, donc. Dans ces pages, denses à l'extrême, écrites à la pointe sèche, passe une méditation sur l'histoire, sur la beauté et la diversité d'un monde. C'est de cet émerveillement que naît le dessin de Michel-Ange. Le beau roman de Mathias Énard témoigne, lui, du pouvoir de l'art d'écrire.
A la demande du sultan, Michel-Ange accepte de plancher sur un pont à Constantinople. Un superbe voyage dans le temps sur les traces d'un génie...
Après un roman-performance comme Zone (prix Décembre 2008), on ne savait pas comment Mathias Enard allait rebondir. Aurait-il cédé avec Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (titre formidable) aux sirènes de l'académisme du roman historique ? Certainement pas. Avec ce court roman, magnifiquement écrit, dont l'apparente modestie dissimule un projet ambitieux (quelle saisissante reconstitution de Constantinople du XVIe siècle !), ce jeune auteur réussit une remarquable parabole sur un monde en mutation, les conflits de religion (de civilisation, aussi), les méandres de la création et la place de l'artiste.
La nuit ne communique pas avec le jour. Elle y brûle. On la porte au bûcher à l'aube. Et avec elle ses gens, les buveurs, les poètes, les amants. Nous sommes un peuple de relégués, de condamnés à mort. Je ne te connais pas. Je connais ton ami turc ; c'est l'un des nôtres. Petit à petit il disparaît du monde, avalé par l'ombre et ses mirages ; nous sommes frères. Je ne sais quelle douleur ou quel plaisir l'a poussé vers nous, vers la poudre d'étoile, peut-être l'opium, peut-être le vin, peut-être l'amour ; peut-être quelque obscure blessure de l'âme bien cachée dans les replis de la mémoire.
Tu souhaites nous rejoindre.
Ta peur et ton désarroi te jettent dans nos bras, tu cherches à t'y blottir, mais ton corps dur reste accroché à ses certitudes, il éloigne le désir, refuse l'abandon.
Je ne te blâme pas.
Tu habites une autre prison, un monde de force et de courage où tu penses pouvoir être porté en triomphe ; tu crois obtenir la bienveillance des puissants, tu cherches la gloire et la fortune. Pourtant, lorsque la nuit arrive, tu trembles. Tu ne bois pas, car tu as peur ; tu sais que la brûlure de l'alcool te précipite dans la faiblesse, dans l'irrésistible besoin de retrouver des caresses, une tendresse disparue, le monde perdu de l'enfance, la satisfaction, le calme face à l'incertitude scintillante de l'obscurité.
Tu penses désirer ma beauté, la douceur de ma peau, l'éclat de mon sourire, la finesse de mes articulations, le carmin de mes lèvres, mais en réalité, ce que tu souhaites sans le savoir, c'est la disparition de tes peurs, la guérison, l'union, le retour, l'oubli. Cette puissance en toi te dévore dans la solitude.
Alors tu souffres, perdu dans un crépuscule infini, un pied dans le jour et l'autre dans la nuit.
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