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Auteur : Patrick Modiano
Date de saisie : 27/03/2010
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 16.50 € / 108.23 F
ISBN : 978-2-07-012847-1
GENCOD : 9782070128471
Sorti le : 04/03/2010
«Il suivait la Dieffenbachstrasse. Une averse tombait, une averse d'été dont la violence s'atténuait à mesure qu'il marchait en s'abritant sous les arbres. Longtemps, il avait pensé que Margaret était morte. Il n'y a pas de raison, non, il n'y a pas de raison. Même l'année de nos naissances à tous les deux, quand cette ville, vue du ciel, n'était plus qu'un amas de décombres, des lilas fleurissaient parmi les ruines, au fond des jardins.»
Le plus grand écrivain français, depuis Proust, de la recherche du temps perdu se reproche sans cesse d'être aimanté par le passé et paralysé par le monde contemporain...
Chez l'intranquille Modiano, le bégaiement n'est pas un trouble du langage, c'est l'expression d'une mémoire qui n'en finit jamais de ressasser ses pages les plus noires, de voir passer les souvenirs en forme de «nuages flottants»...
Les nombreux fantômes du passé qui, entre Paris, Annecy et Lausanne, surgissent de manière expressionniste dans «l'Horizon» s'ajoutent à tous ceux qui, depuis «la Place de l'étoile» en 1968, l'empêchent de dormir et, pour notre bonheur, le forcent à écrire des livres. Ils sont de plus en plus beaux, âpres, angoissants et maigres.
Les premières phrases du roman évoquent une situation dont on imagine qu'elle est autant celle de l'écrivain que de son personnage, celle de tout écrivain...
Le mélange d'un récit à la troisième personne et de temps en temps, au fil du paragraphe, à la première - en d'autres termes, la contamination de la narration indirecte par la narration directe - donne cette heureuse impression modianesque d'une sorte de subjectivité contrainte, comme si l'écrivain avait d'abord voulu écrire un texte documentaire, d'une précision scientifique, et que les circonstances de la littérature le contraignaient à se tourner vers le roman, de sorte que c'est à une sorte de vague que s'appliquait en fait cette précision. C'est pourquoi le cliché «émotion diffuse» s'applique si bien à Patrick Modiano. L'écrivain ne définit pas ce qu'écrit Bosmans, aucun extrait n'en est proposé au lecteur. Tout ne se résout pas dans l'Horizon, mais peut-être le principal, quand même.
Dans cette histoire, racontée en flash-back et tressée de digressions topographiques, le temps occupe la place du tyran. C'est lui le Suspect. Le Grand Manipulateur. Le Diable. Il sépare les êtres, les fracasse par hasard et les disperse selon sa fantaisie. Sur cette trame, Modiano innove, car le temps, pour lui, se divise en "corridors" tubulaires et étanches, un peu comme les escaliers roulants du musée Beaubourg. Ses créatures peuvent ainsi vivre dans le même présent et être incapables de communiquer avec celles que le sort a jetées dans un autre escalier roulant. En revanche, il leur est facile d'être contemporaines d'amis perdus ou défunts que la vie assigna autrefois au même "corridor". C'est une belle idée, très propice aux entrelacs. Et Modiano s'y ébroue avec maîtrise.
La mémoire subjective est son territoire de création. Il a la nostalgie de ce qui fut autant que celle de ce qui n'est pas advenu («la matière sombre»). Il cherche à écrire dans un temps arrêté. Il dit : «un temps intemporel». L'Horizon est tissé de cette pénétration du passé (remémoré) dans le présent que le futur colore d'incertitude. Et à la fin, tout sera du passé...
L'Horizon s'entend sur le ton de confidence d'un homme qui parle de lui-même. Patrick Modiano dit avoir hésité entre le «je» et le «il». Cela vient par bribes qu'il rassemble. Qui disait que l'on ne choisit pas ce que l'on écrit ? Patrick Modiano en fait l'expérience depuis quarante ans. Il ne prend pas le temps de s'en étonner ou de le déplorer : il ne réfléchit pas à sa littérature, il la vit.
Alors certainement, les noms de Jean Bosmans et de Margaret Le Coz, de Bagherian, de Boyaval, d'Yvonne Gaucher et du docteur Poutrel, des villes qu'ils habitent, des rues qu'ils traversent, de leurs secrets mêmes évoquent d'autres noms, et leurs figures nous sont étrangement familières. Si L'Horizon promet une chose, elle est d'abord de l'ordre de l'éternel recommencement. Celui auquel, on le sait bien chez Modiano, on n'a pas d'autre choix que de répondre "oui". C'est tout l'enchantement de L'Horizon. Si vraiment nous devions recevoir un jour "quelque chose de nouveau", c'en serait fini du grand oeuvre. Patrick Modiano aurait "cerné le truc". Il serait "libéré". Enfin. Peut-être. Tant mieux pour lui ? Mais alors, et nous ?
À quoi reconnaît-on un grand écrivain ? À la musique de son style, à la mise en forme singulière de son imaginaire, à la touche indéfinissable de son univers qui le distingue de tous les autres. Dès les premières phrases, avec cette atmosphère envoûtante, réminiscence d'anciennes lectures, le doute n'est pas permis. Modiano, sa ritournelle en clair-obscur dans les rues de Paris et sur les quais des brumes, les sinuosités vagues de la mémoire et les sous-ensembles flous des identités incertaines. Ses personnages passe-murailles, à la recherche de leur passé sans vrais repères, accrochés à une période trouble de leur existence, menacés par des fantômes énigmatiques et gris. Nouveau venu dans cette galaxie, Jean Bosmans entre de plain-pied dans l'univers de Modiano...
Avec des élancements douloureux, «une sorte de point de côté», Jean Bosmans subit les aléas de sa mémoire qui l'entraînent au-delà de sa conscience, comme le passager d'un train de nuit, aux rêves secoués, désordonnés. Ce train de nuit où voyagent, depuis longtemps, Patrick Modiano et ses romans d'aiguillage qui filent vers l'horizon du passé. Lueurs tremblées qu'absorbe la nuit
'est aux premières pages de L'Horizon. Un homme, Jean Bosmans, a entrepris de recenser, de son existence, ce qu'il appelle - empruntant cette expression au vocabulaire de l'astronomie - «la matière sombre». Vertigineux dessein, puisqu'il s'agit de consigner, dans les pages de ses carnets, l'infini des possibles, «ce qui aurait pu être et qui n'avait pas été»...
Bosmans ne se contentera pourtant pas éternellement de chercher le passé enfui dans les plis du temps. Il ouvrira les fenêtres, les portes - de cette ouverture vient la clarté qui drape L'Horizon. Une sensation presque de grand air, aux ultimes paragraphes. Qui invite à inscrire cet admirable roman, dans l'oeuvre si cohérente de Patrick Modiano, tout ensemble comme un prolongement évident et une variation subtilement nouvelle.
Au paysage urbain et existentiel se superpose le paysage littéraire, avec cette invitation permanente à (re)parcourir les autres textes de Modiano. L'Horizon ouvre cependant une perspective nouvelle, visible dès son titre qui, contrairement aux précédents (Du plus loin que l'oubli, Fleurs de ruine...), suggère la projection plutôt que le repli sur le passé. Dans ce livre, l'écriture n'est plus seulement le vecteur des choses enfuies et enfouies...
Pour la première fois, rien n'a changé et tout a changé dans ce nouveau livre de Modiano, qui se veut plus qu'un mémorial autour d'un centre absent. Si les creux sont comme toujours plus nombreux que les pleins, si le silence de Margaret et son mystère font écho au «pauvre secret» que Dora Bruder emporta dans sa tombe, les voies du roman semblent ici offrir une issue, au lieu de l'impasse à laquelle elles ont toujours abouti jusque-là. «C'étaient toujours les mêmes mots, les mêmes livres, les mêmes stations de métro», observe Bosmans/Modiano. Et pourtant. Jamais l'auteur n'a été si près de briser le cercle de l'«éternel retour» qui fascinait l'un des héros de Dans le café de la jeunesse perdue, de quitter l'ombre pour rejoindre la lumière, le réel, le présent et retrouver - peut-être - ce qui a été perdu.
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