Il suffit parfois d'une seule journée pour que le patient échafaudage d'une vie vacille sur ses bases, d'un changement de décor pour que le sens d'une existence tranquille passe à la question.
D'un dernier verre de trop pour que l'équilibre du monde bascule. En voyage d'affaires à Hiroshima, un Nord-Irlandais de Belfast rencontre un "compatriote" écrivain, icône en perte de vitesse, de passage pour un séminaire littéraire. Se noue alors, en vingt-quatre heures, une amitié ouvertement récalcitrante, mélange de solidarité réflexe et de franche antipathie, de curiosité mutuelle et de déplaisir partagé.
Hiroshima, à l'ombre du musée de la Bombe, où le voyage intérieur est renvoyé au pied de la tragédie universelle. Où la société de consommation et l'art de transformer l'histoire en produit de tourisme mettent en perspective les étourdissements de la conscience. Où le commerce de la mémoire se heurte au besoin de silence. Où se tutoient aussi les expériences intimes de la violence (guérilla civile contre conflit mondial, bombes artisanales contre sabres séculaires), toujours à deux doigts de l'étincelle.
Plongeant le lecteur comme il cueille ses personnages dans ce no man's land temporel et géographique qui sépare la fin du séjour légitime du départ, dans la fugitive familiarité d'une ville étrangère à peine arpentée, Glenn Patterson nous entraîne, comme un barman soûlerait un client solitaire, au coeur du fameux choc des cultures ici démystifié par l'ironie du sort. Son Troisième Acte, version noire et implacable d'un Lost in Translation sans filtre, est la chronique mélancolique et drôle d'une chute libre.
Tranquillement vertigineux.
Né à Belfast, écrivain, journaliste et réalisateur de documentaires, Glenn Patterson est l'auteur de sept romans. Le Troisième Acte est le premier traduit en français.
La revue de presse Macha Séry - Le Monde du 15 janvier 2010
Avertissement : une fois lu Le Troisième Acte, de Glenn Patterson, il faudra immédiatement le relire. Manière de dire que ce roman-là, le septième de l'auteur, a de la densité et ménage des surprises en dépit de son apparente désinvolture. Le titre suggère une geste théâtrale, comme s'il s'agissait d'un décor bâti pour leurrer le lecteur et qu'il n'y avait rien d'aléatoire dans les événements sans importance s'enchaînant au cours d'une même journée...
Deux slogans, l'un forgé par le narrateur - "l'emballage fait les neuf dixièmes du produit" -, l'autre en devanture d'un centre commercial - "it's a small world after all" -, peuvent servir à résumer l'ambivalence logée au coeur de l'écriture de Glenn Patterson, non qu'elle soit calibrée à des fins marchandes, mais qui joue habilement et avec drôlerie de l'indolence liée à la flânerie, mine les instants de flottement d'une angoisse diffuse, transpire la mélancolie et réserve des coups de théâtre. Comme Robert McLiam Wilson, Eoin McNamee ou Ciaran Carson, autres romanciers de Belfast, Glenn Patterson se plaît à marier l'étrange et le familier. Il y a là, sous forme de vertige ou de chute libre annoncée par de subtils indices, un violent rappel de l'Histoire et des tragédies du XXe siècle.