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Auteur : François Bovier
Date de saisie : 17/10/2009
Genre : Cinéma, Télévision
Editeur : l'Age d'homme, Lausanne, Suisse
Collection : Histoire et théorie du cinéma. Travaux
Prix : 40.00 € / 262.38 F
ISBN : 978-2-8251-3850-2
GENCOD : 9782825138502
Sorti le : 28/08/2009
Cet essai retrace l'implication de l'écrivaine américaine Hilda Doolittle (qui signe H.
D.) au sein du groupe Pool (1927-1933), dont les activités sont centrées sur le cinéma. Nous mettons ainsi en évidence les points de convergence entre les théories de l'image dans les mouvements littéraires imagistes, vorticistes ou encore objectivistes, et les débats qui portent sur les moyens d'expression et la fonction du film dans les milieux émergents de la cinéphilie. H. D., dont les premiers poèmes ont été médiatisés par Pound et la revue Poetry, transpose son expérience de l'espace littéraire dans le contexte du cinéma.
La logique du long-métrage Borderline (1930) et les points de vue qui s'expriment dans la revue Close Up (juillet 1927-décembre 1933) sont surdéterminés par le mythe expressif d'un renouvellement de l'écriture idéogrammatique, traversant la poésie d'avant-garde anglo-saxonne depuis les années 1910. Lénjeu de cette recherche est double. D'une part, nous soutenons qu'une dynamique cinématographique sous-tend les manifestes et les poèmes publiés dans le contexte des premières avant-gardes historiques anglo-américaines.
En un sens, les recherches sur l'objectivation des images et la fragmentation du rythme trouvent un point de résolution dans le caractère indiciel des photogrammes et les procédés du montage discontinu. D'autre part, nous démontrons que les expérimentations sur le vers libre et les formes poétiques ouvertes conditionnent les réflexions du groupe Pool sur le cinéma et leur pratique filmique. Nous analysons dans le détail deux " textes " : nous rapportons Borderline au genre surréaliste du scénario intournable, et nous relisons le dernier poème de H.
D. en regard des théories du montage d'Eisenstein. Le modèle princeps du hiéroglyphe, qui est convoqué par Eisenstein et par Pound, mais que H. D. et Freud s'approprient également, constitue le fil rouge qui permet de nouer ces différents liens.
Extrait de l'introduction
La poétesse Hilda Doolittle - qui signe, à l'instigation d'Ezra Pound, H. D. - s'est activement impliquée dans le groupe Pool (1927-1933), une «petite» structure d'édition et de production (comme l'on dit : une «petite» revue, a little magazine) dont les activités sont centrées sur le cinéma. L'enjeu de cette recherche vise, dans une certaine mesure, à décrire les modalités de fonctionnement du groupe Pool, ainsi que son positionnement vis-à-vis des mouvements d'avant-garde et de la culture cinématographique. Mais avant tout, il s'agit ici pour nous d'articuler des questions d'esthétique et des programmes poétiques au contexte historique dans lequel ceux-ci ont émergé, à travers une perspective qui est inextricablement filmique et littéraire, les membres de Pool investissant le cinéma à partir de réflexions qui s'originent dans la littérature d'avant-garde anglo-américaine. Plus précisément, nous envisageons la poésie visionnaire de H. D., qui est au centre du mouvement imagiste, comme le modèle à l'aune duquel le cinéma est appréhendé : les critiques de films et les essais sur le dispositif cinématographique publiés par Pool redéploient les théories de l'image que les écrivains d'avant-garde ont forgées dans les années 1910-1920; de la même façon, les filins réalisés par les membres de Pool transposent des procédés d'écriture que H. D. a éprouvés dès ses premiers poèmes, dans les années 1910.
Nous commencerons par présenter l'objet de notre étude, en retraçant l'état de la recherche sur la question et en marquant la singularité de notre hypothèse de lecture. Après avoir exposé les principaux outils d'analyse auxquels nous avons eu recours, nous dégagerons le cadre méthodologique dans lequel nous nous inscrivons, en définissant un «espace public multiple» qui interagit, dans le contexte culturel anglo-américain, avec les avant-gardes historiques.
1) Qui êtes-vous ?
Après avoir soutenu au Département de français de l'Université de Genève un mémoire sur la poésie et les fictions expérimentales d'Eric Clemens (philosophe et écrivain associé à TXT, un groupe d'avant-garde actif dans les années 1970-1980), j'ai réorienté mes recherches sur l'histoire du cinéma. Participant au collectif du cinéma Spoutnik, j'ai programmé dans ce cadre un certain nombre de films expérimentaux et d'artistes, invitant à l'occasion certains protagonistes du cinéma indépendant ou militant. En 2003, je participe avec Alain Boillat et André Chaperon à la fondation de la revue "Décadrages, Cinéma à travers champs" - qui est encore active, et résolument éclectique dans les objets passés en revue (de Steve Dwoskin, cinéaste américain proche des mouvements underground, aux mondes de Star Wars).
Intervenant sur l'histoire et la théorie du cinéma à l'école des beaux-arts de Lausanne puis à celle de Genève, je suis actuellement maître-assistant à l'Université de Lausanne, au sein de la section de cinéma. La plupart des enseignements que je dispense portent sur le cinéma des avant-gardes historiques et des «néo-avant-gardes», sur les films militants et les collectifs de cinéastes ou de vidéastes, mais aussi sur des questions de représentation, notamment les productions destinées à la communauté afro-américaine dès les années 1920.
Suite à une chute dans une paroi de l'Oberland bernois, réduisant ma mobilité pendant un certain laps de temps, je mets un terme à ma thèse de doctorat (sous la direction de F. Albera), parue en 2009 à l'Age d'Homme.
Actuellement, je tente de concrétiser une ou deux activités éditoriales, dont l'avenir demeure relativement incertain.
2) Quel est le thème central de votre livre ?
Mon livre porte sur l'oeuvre de la poétesse H.D. et plus particulièrement sur son implication dans le cinéma. Hilda Doolittle (qui signe H.D. sous l'instigation d'Ezra Pound) est liée aux premiers mouvements littéraires d'avant-garde en Grande-Bretagne, puis aux Etats-Unis. C'est la principale poétesse du mouvement imagiste, fondé en 1913 ; elle participe, par son engagement éditorial au sein de la revue «Poetry» mais surtout par l'influence et la résonance de son oeuvre, à l'expérimentation sur le vers libre et les formes ouvertes. Sa poésie, qui se caractérise d'abord par sa concision et son centrement sur des scènes visuelles, se déploie par la suite à travers une dimension épique, en multipliant les jeux sur les sonorités et les permutations de lettres au sein des mots. L'écriture de H.D., empruntant ses motifs et ses personnages à la tradition hellénique, s'inspirant de textes apocryphes, multiple les coupes abruptes, les rythmes syncopés, érodant la stabilité du langage. En 1926, lorsqu'elle rencontre Kenneth Macpherson, son intérêt se redirige vers le cinéma. Macpherson, Bryher (le nom de plume de Winifred Ellerman) et H.D., formant un singulier ménage à trois, éditent une revue de cinéma, «Close Up», de juillet 1927 à décembre 1933, et réalisent des films expérimentaux, dans lesquels H.D. et Bryher jouent. Le groupe Pool participe ainsi à l'essor de la culture cinéphilique, tout en écrivant une page aujourd'hui méconnue du cinéma d'avant-garde. Le long-métrage muet «Borderline», auquel participent le célèbre chanteur et militant noir Paul Robeson et sa femme Eslanda, constitue selon moi l'exemple probant d'un scénario intournable et néanmoins porté à l'écran. J'étudie très précisément comment les procédés littéraires de la poésie de H.D. sont ici portés à l'écran.
La thèse de mon livre est double. D'une part, je soutiens qu'une sphère diffuse, ouverte et «féminine» d'éditeurs, d'artistes et de poètes se déploie parallèlement à la structuration autoritaire, hiérarchisée, verticale et «masculine» des avant-gardes historiques (je suis tenté d'ajouter : et héroïques). Plus précisément, Ezra Pound, Whyndam Lewis ou encore Gertrude Stein ne peuvent faire valoir des mouvements constitués ou des oeuvres singulières qu'en s'intégrant à cet espace public multiple, qui est en étroite interaction avec les activités des suffragettes, les mouvements syndicaux et anarchistes, mais aussi avec la bohème et la culture jazz. D'autre part, j'affirme que la poésie d'avant-garde anglo-saxone se caractérise par le caractère cinématographique de son écriture, transposant sur le plan de la matière verbale les procédés du montage (court et discontinu) tout en répondant à un mouvement d'objectivation du matériau (l'ancrage de l'écriture dans les choses). J'évalue à l'aune de cette hypothèse l'écriture poétique de H.D., je relis dans cette perspective ses essais critiques, et je guette les frictions, les échanges et les interactions entre poésie et cinéma.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de votre livre, laquelle choisiriez-vous ?
Une phrase caractéristique de mon livre, celle sur laquelle celui-ci se clôt : Si les implications féministes de l'oeuvre de H.D. ont joué un rôle crucial dans sa redécouverte dans les années 1980 et au-delà, la dimension «phonotextuelle» de son écriture constitue une voie dont les répercussions n'ont pas encore été mesurées dans toute leur ampleur, le montage apparaissant comme un «point de jonction imprévu» entre l'inscription du langage sur la page et sa projection sur l'écran.
4) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Ce que je souhaite partager avec le lecteur : redécouvrir la poésie de H.D. sous un autre jour, relire les manifestes des premières avant-gardes littéraires anglo-saxonnes dans leur relation au cinéma, revoir le long-métrage «Borderline» dans une perspective littéraire. Se plonger, le plus concrètement possible, dans un espace trouble, mal défini, qui se situe à cheval entre les spéculations sur le langage filmique et une poésie radicale, arythmique et visionnaire.
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