En 2008 une société de bibliophiles italiens décida de publier avec des illustrations de Gérard Titus-Carmel un récit, Deux Scènes, que je venais d'achever. Mais quand on en fut à la maquette du livre, il apparut que quatre ou cinq pages de plus seraient souhaitables, pour mieux équilibrer la suite des gravures, et je dis : c'est tout simple, je vais écrire une note pour expliquer pourquoi ce récit se situe «à Turin peut-être où à Gênes». Gênes étant, par une belle coïncidence, la ville des dirigeants de cette collection, parmi lesquels mon traducteur, un ami, Beppe Manzitti.
J'entrepris donc cette note. Mais elle eut vite non pas cinq pages mais cinquante. En effet, dès que j'eus commencé de lire ce que j'avais écrit les yeux en somme fermés, il me fallut constater que cette histoire de deux balcons en vis-à-vis dans la cour d'un palais génois, avec deux drames pour s'y jouer simultanément, à peine différents l'un de l'autre, traversait et retraversait sans cesse ni fin les moments et les lieux, et les pensées, de ma vie depuis la première enfance, et que s'expliquaient ainsi des poèmes qui m'étaient restés des énigmes ; cependant que s'éclairait mon voeu peut-être le plus profond. Puis-je parler d'un début d'auto-analyse ? Mais tout autant aussi je me suis senti obligé de m'interroger sur certains aspects de la recherche freudienne, avec en esprit un désir d'être qui compterait plus que celui d'avoir.
Y. B.
La revue de presse Judith Abensour - Le Monde du 20 novembre 2009
Mais là où le texte est le plus poignant, c'est quand, sur un fil tendu entre récit en rêve, souvenir intime et analyse critique, le poète fait part de ses doutes : et si le travail poétique n'était que chimère, s'il n'était pas en prise avec la réalité humaine et sociale ? En énonçant ses doutes, Yves Bonnefoy parvient paradoxalement à rétablir une forme de confiance dans un acte poétique capable de faire surgir des pans de réalité, par-delà l'imaginaire et le rêve. Tel est le pari réussi de ce livre, qui assume la plus totale réversibilité entre récit et écriture critique, et qui procède d'une quête poétique à même les rêves.
La revue de presse Patrick Kéchichian - La Croix du 29 octobre 2009
L'introspection n'est qu'un chapitre, et peut-être pas le plus important, de la connaissance. D'un côté le moi, ses failles et ses intimes vertiges, de l'autre le monde dans toute son étendue, son mystère. Ce monde où, tant bien que mal, il faut s'efforcer de vivre. À 86 ans, Yves Bonnefoy n'a pas fini d'explorer, d'habiter cette jointure, de la questionner, en poète autant qu'en penseur...
À cet égard, le montage des trois textes qui composent le volume des éditions Galilée est exemplaire. D'abord, Deux Scènes, court «récit en rêve», selon l'appellation adoptée il y a longtemps par Bonnefoy pour désigner ce type d'écrits en prose. Puis une longue analyse de ce récit, «pour mieux (le) comprendre». Enfin, une brève «note conjointe» qui situe l'horizon de cette démarche liant ensemble le «projet de la poésie» et la nécessité d'en interroger le sens.