Romancière japonaise écrivant alternativement en allemand et en japonais, sans jamais se traduire elle-même d'une langue à l'autre, Yoko Tawada ne cesse de traquer le mystère de la différence des langues et des civilisations, dans un va-et-vient constant entre Orient et Occident.
Dans ce nouveau roman, elle s'invente un double, Yuna, Japonaise venue comme elle étudier en Allemagne et résidant à Hambourg. Yuna souhaite changer d'horizon : son amie Renée lui propose de se rendre à Bordeaux pour y apprendre le français en logeant dans la maison laissée vacante par son beau-frère, Maurice. Accueillie par celui-ci, Yuna découvre Bordeaux, mais parcourt surtout au fil des pages le labyrinthe de ses souvenirs faits de multiples rencontres, d'amitiés durables ou éphémères. Sur son carnet, les idéogrammes de sa langue maternelle lui servent encore de fragile aide-mémoire. À la Piscine Judaïque de Bordeaux, Yuna perdra le dictionnaire allemand-français qu'elle avait emporté avec elle, emblème des repères incertains qui permettent le passage d'un monde à l'autre. Car ce voyage est pour l'héroïne un itinéraire initiatique, une mise à l'épreuve, et pour Yoko Tawada une manière de renouveler et de subvenir la tradition du roman d'apprentissage.
Yoko Tawada est née à Tokyo en 1960. Le Voyage à Bordeaux est son cinquième livre traduit en français aux éditions Verdier.
Traduit de l'allemand (Japon) par Bernard Banoun
La revue de presse Frédérique Fanchette - Libération du 8 octobre 2009
Sur la quatrième de couverture, la parenthèse fait sourire : «Traduit de l'allemand (Japon).» Comme si le Japon était l'Amérique latine et que s'y était implantée une communauté germanique à la faveur de bouleversements historiques. Passée la surprise, il y a aussi cette question. Faut-il un dictionnaire pour lire le Voyage à Bordeaux ? Tout le roman est jalonné de mots japonais non traduits, idéogrammes jetés dans le texte telle une colonie de coccinelles sur un champ de pucerons. Finalement, on préférera l'option lost in translation, pour suivre Yoko Tawada naviguant, en rêveuse éveillée, dans les écarts comiques et poétiques que la confrontation des langues génère...
Sa marque à elle, c'est l'ouverture permanente à l'inconnu des petites choses, c'est l'art de faire venir des histoires d'un rien, lié aux diableries des mots. C'est celui de «désentortiller» (terme emprunté à la femme de ménage du bureau et gardé précieusement) les idéogrammes qu'elle inscrit au fil des journées dans son bloc-notes rouge.
La revue de presse Marine Landrot - Télérama du 16 septembre 2009
Débris épars, particules volatiles, grains de sable disséminés : les fragments qui composent ce roman cocasse revendiquent leur indépendance. Deux ou trois paragraphes par page, ourlés d'idéogrammes japonais, mystérieux comme des paupières qui se referment. Bienvenue à l'intérieur du cerveau de Yuna, timide étudiante japonaise..
Carrefour de tensions et de rêveries, l'écriture de Yoko Tawada méduse par son étrangeté languide, formidablement rendue par son traducteur français de toujours, Bernard Banoun. Dans ce livre absurde et très intérieur, on rit sous cape, on pleure sous bonnet de bain. Il y réside un fol espoir, résumé par la dernière phrase, courte et métallique : «La porte s'ouvrit avec un déclic.»