Sous forme d'un abécédaire gourmand très personnel, de Anorexie à Zan, de Wagon-restaurant à Ustensiles, Michèle Gazier nous livre vingt-six petites mises en appétit d'une femme d'aujourd'hui qui compose ses menus familiaux en courant de sa cuisine à son bureau d'une interview à un dîner et écrit ses livres en concoctant ses repas. N'hésitant pas à rire gentiment d'elle-même, elle se plaît à croquer un quotidien gourmand où nous nous reconnaissons tous et brosse avec ironie le tableau de quelques travers de notre époque.
L'auteur : Traductrice, enseignante, critique littéraire à Libération puis à Télérama, Michèle Gazier a publié de nombreuses nouvelles et romans dont En sortant de l'école, Mont-Perdu. Elle se consacre désormais à l'écriture. Un soupçon d'indigo est son dernier roman paru au Seuil.
Les courts extraits de livres : 02/11/2008
Anorexie
Trop de lait maternel, trop de soins grand-maternels, trop de soins tout court. Marre, coupez ! Enfant unique et choyée, je suis saturée de douceurs - petits-fours aux amandes, confitures pur sucre, langues de chat, brioches -, de viandes rouges dont le sang fortifiera le mien, de légumes verts - ah ! ces haricots servis par platées ! Ils poussent dans le jardin familial, et on les présente à tous les repas...
Je n'aime rien, ne veux rien, recrache tout. Je désespère les adultes qui cherchent d'autres nourritures-tortures.
Une image d'horreur qui a souvent hanté mes nuits est celle du pigeon rôti, dont je ne veux goûter ni l'aile (pourtant petite) ni le muscle pectoral trop rouge et trop gros ni la cuisse menue et nerveuse. Alors ma grand-mère, sans doute la plus obstinée, s'empare de la tête de l'animal, en ôte la peau, dégage la boîte crânienne dans laquelle elle croque comme dans une noix, et en extrait délicatement une minuscule cervelle qu'il me faut manger car sinon, je vais mourir d'inanition. Je pleure, trépigne et finis par vomir - la bile, dit ma mère. La famille abdique. Je suis tranquille jusqu'au goûter.
Le courrier des auteurs : 17/11/2008
Chers libraires,
Qui mieux que vous sait que les mots et les mets passent par la même bouche, et qu'il n'est pas de meilleure manière d'apprécier un livre ou un plat que d'en parler pour en prolonger le goût ? L'écho du plaisir, le souvenir du plaisir sont encore un plaisir...
C'est sur ce principe qu'est née la collection «Exquis d'écrivains» dans laquelle parait mon Abécédaire gourmand. Ainsi de A, comme anorexie, à Z comme Zan, j'ai revisité vingt six stations de mon histoire gourmande.
De même qu'il n'est de musique que s'inscrivant dans le silence, mon goût des mets est né de ma bouche close. Du rien manger au bien manger le chemin est jalonné de toutes sortes de dégoûts, tentations, parfums, saveurs, rencontres. Du «petit rose» sucré de l'enfance, aux coques à la fleur d'oranger en passant par les fèves au sel, les kakis interdits ou le champagne avalé à la dérobée, la mémoire vagabonde. L'écriture et la cuisine ont toujours fait bon ménage. Qui dira que l'une et l'autre ne sont pas un art d'accommoder les restes ?