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Auteur : Régis Jauffret
Date de saisie : 08/10/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 16.50 € / 108.23 F
ISBN : 978-2-07-012204-2
GENCOD : 9782070122042
Sorti le : 25/08/2008
«Vous étiez dans les bras de votre mère. Vierge à l'Enfant, Pietà, mais en guise de crucifié c'était seulement une jeune femme qui s'était pendue. Quand leurs filles meurent, les femmes en redeviennent grosses jusqu'à la fin de leur vie. Leur ventre est beaucoup plus lourd que la première fois.»
C'est un autoportrait en creux que nous offre justement, avec ce requiem qu'est Lacrimosa, ce même homme qui fustigeait il y a peu les autofictions à la Angot. Mais voilà, le 21 mars 2007, deux ans jour pour jour après leur première rencontre, Charlotte, sa compagne, une journaliste radio de 34 ans, se suicide. Comme, à son grand désespoir, Régis n'est pas musicien («La musique est sans limites, elle permet toute l'indécence»), il a, en larmes et dans la douleur, composé un roman épistolaire en hommage à la disparue, mixtion de réalisme et de prosopopée, les lettres du «bel écrivassier» jouant au ping-pong avec les missives venues de l'au-delà...
Le ton est rude, l'entreprise, périlleuse et le roman, captivant. Peu à peu, on oublie que l'auteur dialogue avec une morte, éblouis que nous sommes par sa tentative désespérée, trousse de secours de la littérature sous le bras, à bricoler l'irréparable. Alors, un conseil : lisez Jauffret avant qu'il ne meure...
Si le livre ouvre à une réflexion sur les rapports d'un auteur avec ses personnages comme sur la relation problématique de la littérature avec la réalité, il se présente d'abord comme un dialogue d'une exceptionnelle humanité...
Avec la constance d'un style qu'on pourrait qualifier d'expressionniste, tant le trait s'y distingue par sa noirceur, sa dureté et même sa morbidité. Une littérature en somme à l'image de ce temps.
Entre élégie funèbre et autocritique littéraire, Régis Jauffret réussit l'un des plus beaux livres de la rentrée. Un cliché persistant voudrait qu'on écrive pour lutter contre la mort, comme si la postérité d'une oeuvre était la revanche du corps, contraint à un moment ou un autre de s'éteindre. Cette affaire d'éternité, Régis Jauffret s'en moque, même si la Faucheuse a toujours un abri au coeur de ses romans...
Les souvenirs de vacances et les anecdotes parfois saugrenues bataillent avec les invectives de la morte, et Lacrimosa fonctionne alors comme une sorte de match de boxe littéraire, virtuose et bouleversant, où l'émotion n'est jamais loin de l'absurde.
Lacrimosa se coltine assez durement à la réalité. Une mort bien réelle cette fois, avec la douleur qu'elle provoque, et le remords, et l'impuissance. Mais aussi - c'est ainsi que les écrivains de mauvaise conscience écrivent - avec l'obsession du respect et l'obstination à se remettre en question, jusqu'à la dérision. Il a fallu que Régis Jauffret trouve une solution pour honorer Charlotte sans avoir l'air de tricher. C'est la réponse épistolaire qu'il a trouvée. Il imagine un dialogue, une correspondance avec elle. En alternance : ses lettres pour celle qu'il rebaptise Charlotte ; et les réponses acides de ladite, intitulées "Mon pauvre amour", évidemment rédigées par ses soins et par lesquelles il s'autoflagelle en amant aveugle et en écrivain cynique...
Lacrimosa arrache le masque de Régis Jauffret, dévoile des yeux pleins de larmes. L'insatiable voyeur des tragédies ordinaires se dépeint cette fois en auteur éploré, "bouffon de mélodrame". Comment l'acharné portraitiste des anonymes a t-il osé braquer le projecteur sur son intimité, son deuil, son chagrin ? Il ne s'est pas trahi.
Empruntant à Bach la forme de l'invention à deux, voire à trois voix (celle de l'auteur, celle qu'il prête à Charlotte, celle de la «véritable» jeune femme à l'origine du personnage de Charlotte), Lacrimosa laisse en définitive transparaître un dialogue de l'écrivain avec lui-même, une sorte de maïeutique entre le créateur et le théoricien, celui qui construit et celui qui analyse (au risque de détruire), celui qui affirme et celui qui nie - lequel sera finalement vaincu par l'existence même de l'oeuvre... La réussite du livre de Régis Jauffret vient aussi de là : la moquerie incessante et la distance affichée, loin d'anéantir l'hommage rendu, lui donnent un extraordinaire éclat, car elles ne peuvent que s'incliner sous le coup d'une douleur et d'une émotion qu'elles épurent et magnifient dans le même temps. Et si l'on doit reconnaître avec Charlotte que celle qu'aima l'auteur n'est plus qu'«un éboulis de phrases», la beauté déchirante de ces mêmes phrases réaffirme que l'écriture est peut-être inutile, mais en aucun cas vaine.
Un dialogue épistolaire féroce pour un grand roman. Un an après le suicide de la jeune femme avec laquelle il eut une aventure sans lendemain et partagea, à Djerba, des vacances sans souci, Régis Jauffret écrit son oraison funèbre dans un style grégorien qu'on ne lui connaissait pas, avec une émotion et une mélancolie auxquelles il ne nous avait guère habitués. On connaissait le disciple de Kafka, on découvre un vicaire de Bossuet...
Avec «Lacrimosa», ce roman par lettres que l'on croyait révolu et qu'il rend très actuel, Régis Jauffret a réussi l'impossible : se dédoubler, faire dialoguer sa bonne et sa mauvaise conscience, ajouter la dérision à l'émotion, la drôlerie à l'angoisse (faut-il envoyer au Congo la caille aux olives à laquelle la suicidée à jeun n'a pas touché ? Comment hisser le foc d'un trimaran au sommet de Montmartre ?), être à la fois celle qui s'est tuée et celui qui lui survit, marier la poignante oraison funèbre au pamphlet contre les romanciers, ces belles âmes à qui tout profite, même la détresse...
Après quatorze romans, «Lacrimosa» est le premier livre où Régis Jauffret baisse les armes et les yeux, avoue son attirance pour la mort, dont il dit que c'est une grand-mère qui rattrape les enfants fugueurs à la nuit tombée, confesse sa difficulté à aimer, pleurer, saisir le temps présent à pleine main, être autre chose qu'un écrivain, pour le meilleur, son oeuvre, et pour le pire, son irrépressible mal de vivre.
Qui ou quoi pleure-t-on quand on pleure la mort d'autrui ? C'est le sujet de Lacrimosa, quinzième roman de Régis Jauffret, qui prend la forme classique de la prosopopée, d'un dialogue entre le narrateur et une jeune suicidée qui fut sa maîtresse. Exercice casse-gueule, car qui a été mort pour revenir en parler ? Et, si l'on s'examine sans fard, il faut bien reconnaître qu'en pleurant un mort on ne pleure guère que sur soi : le deuil est un truc dégueulasse...
Mais, peu à peu, la révolte laisse place à l'apaisement : «Malgré ma peur d'aimer, écrit le narrateur, je me souviens à présent qu'il m'est arrivé de vous aimer.» On se fiche de savoir si Jauffret fait entrer des coins de «réalité» vécue dans son texte : nous importe en revanche le cheminement qu'il exhibe, se demandant à chaque page ce qu'il peut faire, nous faisant témoins de ses doutes et de ses faux pas, pour atteindre une sorte de «vérité» fictionnelle qui ne blesse pas trop la morte aimée. Son génie stylistique se laisse dompter, se met au service de descriptions plus douces, où la nullité du quotidien devient l'efficace complice de cette relation très ordinaire. «J'ai écrit parce que je ne sais pas composer de musique», conclut-il. C'eût été dans ce cas un nocturne, avec au creux des doigts ce geste que l'écrivain fait répéter à «Charlotte», de vingt ans sa cadette, chaque fois qu'il la suicide : passer la main dans les cheveux de sa mère, ébouriffer ceux de son père.
Régis Jauffret excelle à décrire les petitesses qui viennent à bout de l'amour. Tragique et corrosif. Que faire d'un amour loupé ? D'un amour qui s'est donné la mort, d'un amour pendu ? Que faire de sa culpabilité de «pleutre», d'égoïste, de voyeur ? Que faire de ses regrets éternels sinon un roman, puisque l'on n'est bon qu'à ça, que l'on ne sait faire que ça, que l'on vit nuit et jour «en concubinage avec Word» ? Que faire lorsque l'on se nomme Régis Jauffret, que l'on est un charognard, un écrivain qui se repaît des autres, du monde, que l'on est une machine à écrire, à mentir - c'est du pareil au même - et que l'on est tout de même bien malheureux, triste à mourir, triste jusqu'à imaginer un roman d'amour tourmenté et en faire le récit, sous la forme d'une improbable correspondance ?...
Lacrimosa, récit féroce d'un amour avorté, devient acte littéraire, dialogue de l'auteur avec lui-même. Jauffret ne se donne pas le beau rôle. Il fait de sa vie un spectacle et se réserve d'en être le premier critique, le plus redoutable détracteur. Il se dénude, s'éreinte, carbure à la pudeur, fait volte-face, rires et sanglots dans la même phrase, crache des vérités multivoques avec une sincérité déchirante...
Jauffret, lui, regarde le monde, le sent louvoyer plus qu'il ne l'analyse. L'écriture lui vient du ventre. Sa survie tient dans un bouche-à-bouche avec les mots.
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