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France Inter est partenaire de notre site. Chaque vendredi matin vers 6h45 Patricia Martin met en avant sur l’antenne de France Inter un choix de bibliothécaire. Vous pouvez retrouver l’historique des choix de bibliothécaire cités par Patricia Martin en cliquant sur ce lien. France Inter est la première radio nationale à donner régulièrement la parole aux bibliothécaires de France.
Auteur : Mathias Enard
Date de saisie : 02/10/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Domaine français
Prix : 22.80 € / 149.56 F
GENCOD : 9782742777051
Sorti le : 20/08/2008
Trajet, réminiscences, aiguillages, allers-retours dans les arcanes de la colère des Dieux. Zeus, Athéna aux yeux pers et Arès le furieux guident la mémoire du passager de la nuit, fils d'un Français qui a fait la guerre d'Algérie et d'une pianiste d'origine croate. Adolescent doublement imprégné de patriotisme, puis d'extrême-droitisme, il a prolongé son service militaire en sections spéciales et autres commandos, puis s'est fiancé avec la très blanche Marianne. Mais la guerre d'indépendance de Croatie, puis la Bosnie ont fait bouillir le sang qui coulait dans ses veines.
Comme d'autres volontaires - Andrija surtout, dont il porte encore le deuil, et Vlaho le débonnaire qui finira mutilé - il est allé accomplir sa part de carnage, de viols, de cruautés (certaines scènes hantent encore ses insomnies). Saturé de violence, il s'est fait oublier quelque temps dans la mortifère Venise (où Marianne l'a rejoint et bientôt largué d'un féroce coup de pied dans les génitoires). Puis il est rentré en France où il s'est montré peu bavard - avec son père, pourtant, il aurait pu confronter quelques souvenirs d'interrogatoires particuliers - s'est présenté et a échoué aux concours du Quai d'Orsay, est entré dans un Service du Renseignement où il a connu Stéphanie (deuxième amour, deuxième échec), puis s'est vu attribuer une «Zone»...
Mais ce soir (quinze ans après ses premiers faits d'armes) c'est sous une identité d'emprunt que Francis Servain Mirkovic s'installe dans le train Milan-Rome pour ce qui devrait être le dernier voyage de sa carrière professionnelle. Au-dessus de lui, une mallette que par précaution il a menottée à une des barres du filet à bagages. Demain à Rome (où Carol Vojtila n'en finit plus de gésir sur son lit d'agonie) un représentant du Vatican lui donnera trois cents mille euros - l'allusion aux trente deniers de Judas le fait sourire - en échange du trésor patiemment rassemblé dans les marges de son activité d'agent du Renseignement français dans sa Zone (d'abord l'Algérie puis, progressivement, l'ensemble du Proche-Orient). Le contenu de la mallette : des années de missions et d'investigations. Un compendium d'archives, de fiches, de disques informatiques, d'images et de documents concernant des centaines d'individus - commanditaires ou intermédiaires, cerveaux ou exécutants, agitateurs et terroristes de toutes obédiences, marchands d'armes et trafiquants, criminels de guerre en fuite. Les hommes de l'ombre et de l'action - sans guerres, l'Histoire serait pétrifiée, le monde serait mort d'ennui ! - qu'il a côtoyés, d'Alexandrie à Tel Aviv, du Caire à Jérusalem, d'Alger à Gaza ou Beyrouth. Une dernière transaction et il pourra changer de vie, peut-être emménager avec Sashka, une jeune Russe, peintre d'icônes... Mais la nuit risque d'être longue. Le train démarre, Francis Servain Mirkovic allias Yvan Deroy est assis dans le sens contraire de la marche, adossé à son avenir - enfin ! - et les yeux tournés vers le passé qui défile...
Né en 1972, Mathias Enard a étudié le persan et l'arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient.
Il vit à Barcelone. Il a publié deux romans chez Actes Sud : La Perfection du tir (2003) - Prix des cinq continents de la francophonie, 2004- qui paraît en Babel, et Remonter l'Orénoque (2005). Ainsi que, chez Verticales, Bréviaire des artificiers (2007).
C'est un roman-fleuve. Et, comme un fleuve, il est impétueux, long, large, débordant, hypnotisant. Zone est le Styx de la littérature contemporaine. C'est-à-dire, pour faire simple, l'un des meilleurs livres de cette rentrée littéraire. Le plus ambitieux. Le plus exigeant. Le plus incontournable...
On tourne les pages comme s'il s'agissait d'un grand thriller. Enard, lancé à la recherche des racines du terrorisme contemporain, rappelle que tout homme a le choix et que nulle fatalité ne plane sur ce siècle, le xxie, qui, grâce à lui, débute littérairement en beauté. Zone est un roman ébouriffant. Il faut le lire !
Quitter Zone ? Sur le marchepied, le lecteur peut hésiter, reprendre courage et finalement demeurer dans ce train littéraire, qui l'emportera dans un voyage dont il ressortira les nerfs à vif, anéanti, mais persuadé qu'il a lu un livre qu'il n'oubliera pas...
Plus qu'un roman, Zone est un spectacle tragique : sur scène, les choeurs antiques pleurent l'horreur du monde, et dans les gradins, à moins que ce ne soit du haut de l'Olympe, les dieux, grands manipulateurs, se régalent des passions humaines. Mathias Enard, aède intraitable aux méchantes ruses, a composé une Iliade contemporaine aux scènes terrifiantes, où l'on peine parfois à reprendre haleine. Mais de Cervantès à Hemingway, de Conrad à Malaparte, auteurs souvent cités à comparaître dans ce texte saisissant, qui a dit que la littérature avait vocation à distraire ?
L'inscription de la guerre, depuis les origines, dans ce monde méditerranéen, balkanique et centre européen, où «Beyrouth et Barcelone se touchent par pliage sur l'axe Rome-Berlin», c'est le propos de l'imposante entreprise de Mathias Énard. La géographie et l'histoire tissent un espace immémorial où l'homme éprouve sa puissance et sa faiblesse...
Mais le narrateur, qui a fui sa propre culpabilité en prenant le masque de ce spectateur-acteur si particulier qu'est l'«officier de renseignement», veut en finir, «changer de vie, changer de corps», dit-il lui-même. Ulysse contemporain, il fait son retour, vers ce centre possible du monde, Rome, vers la dernière femme, Sashka, peintre d'icônes. Son viatique : une liste de criminels de guerre contenue dans la mallette. Des noms recueillis dans son travail sur la «Zone grise, celle des ombres et des manipulations», des noms qui «dégoulinent» sur sa mémoire, et forment ce récit obsessionnel, celui de notre époque et de celles qui l'ont précédée. C'est toute une civilisation qui «dégouline» sur nous. On en oublie la performance d'écriture. On est emporté dans ce train qui va vers la fin du monde, et cette méditation sur la violence et sa possible fin devient la nôtre, et fait de cette lecture un moment inoubliable.
Le roman de Mathias Enard est découpé en vingt-quatre chapitres : vingt-quatre, comme les chants de l'Iliade... "J'ai voulu faire une épopée contemporaine", explique de sa voix douce cet arabisant de 35 ans, au physique de lutteur, qui fait irruption dans la rentrée littéraire avec une petite bombe d'un demi-millier de pages...
Au début, on est dérouté, mais on se laisse vite prendre par ce verbe foisonnant, car Mathias Enard raconte une multitude d'histoires sordides ou poignantes, par petits bouts, et les raconte bien...
Certes, l'histoire est tragique, mais l'Europe, le Proche-Orient, l'Afrique du Nord ne seraient-ils qu'une immense boucherie permanente ? "L'histoire est un conte de bêtes féroces, un livre avec des loups à chaque page", écrit Mathias Enard. Son narrateur, en tout cas, se considère comme "un monstre d'égoïsme et de solitude". Avant d'arriver à destination, il a un sursaut : "Je n'ai plus besoin des deniers du Vatican, je vais tout balancer dans l'eau." Le fera-t-il ? L'auteur a voulu lui laisser une dernière chance. On referme le livre, un peu sonné, mais en regrettant presque d'être arrivé.
500 pages hallucinées et une seule phrase pour toutes les guerres qui ont ensanglanté l'Europe et le bassin méditerranéen. Impressionnant...
Le moins qu'on puisse dire est que l'auteur de «Zone» a choisi sa focale, pour donner à l'obsession mémorielle de l'Occident sa forme la plus percutante. Remarquablement documenté, il tient le cap des premiers mots («tout est plus difficile à l'âge d'homme») jusqu'aux derniers («une dernière clope avant la fin du monde»). Son livre n'est pas un roman, c'est un train fantôme, peuplé de crimes contre l'humanité, de viols et d'écrivains aux pulsions violentes (Burroughs, Lowry, Joyce...). Malaparte ferait presque figure de collectionneur d'histoires drôles, dans cet effrayant convoi «dont le rythme vous ouvre l'âme plus sûrement qu'un scalpel» et qui peut dérailler à tout moment, bifurquant ici vers le massacre des moines de Tibéhirine dans «l'enfer algérien», et là vers la liquidation de tel ghetto juif, «l'agonie de Vukovar», ou les conditions du génocide arménien. Un cauchemar, alors ? Sans doute, mais de première classe.
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