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Auteur : Samuel Junod
Date de saisie : 08/04/2008
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Droz, Genève, Suisse
Collection : Cahiers d'humanisme et Renaissance
Prix : 49.65 € / 325.68 F
ISBN : 978-2-600-01083-2
GENCOD : 9782600010832
Sorti le : 14/02/2008
Agrippa d'Aubigné ou les misères du prophète explore les paraÂdoxes qui s'attachent à la fonction prophétique. Parole absolue qui doit s'incarner dans les contingences de l'histoire, elle aliène son énonciateur, qui ne possède en général ni l'art, ni les prédispositions naturelles, ni l'envie pour en assumer la mission. Rêve de performativité et d'efficacité, le propos prophétique est avant tout le constat de son impuissance dans le présent, du rejet et de la suspicion qui caractérisent sa réception. Dans Les Tragiques, Aubigné estime la mission de sa parole à l'aide de figures, telles que celles de Jonas et Jérémie, exemplaires d'un prophétisme conçu sur le mode du tourment. La complexité de l'èthos prophétique albinéen se nourrit en outre de la place problématique qu'occupe le prophète dans l'ecclésiologie protestante, position vide qui ne laisse plus guère de champ qu'à des postures, comme le montrent les écrits de Luther, Calvin et Zwingli. Un problème de reconnaissance affecte le prophète, au point d'en devenir probablement une des caractéristiques intrinsèques. Si Agrippa d'Aubigné intègre cette donnée dans sa propre énonciation, il est remarquable que cette dernière perturbe aussi le discours critique sur son «prophétisme» dès la première réception des Tragiques au XIXe siècle.
Extrait de l'introduction :
«Aubigné» et «prophète» : ces deux mots, ces deux instances de la complexe figure littéraire construite par Agrippa d'Aubigné dans son oeuvre, ont un destin commun, dans la critique littéraire et dans l'image convenue que l'on se fait du poète des Tragiques. Si l'on a choisi de revenir une fois encore sur le sujet du prophétisme albinéen, ce n'est pas uniquement dans l'optique de se débarrasser de la biographie prophétisante et d'ancrer la question dans le champ d'une stratégie littéraire et d'une poétique; de nombreux commentateurs l'ont fait avec une grande pertinence. Il est indéniable qu'il subsiste ce que je serais tenté d'appeler une facilité critique consistant à qualifier de prophétique le caractère véhément et affirmatif d'un message, qui s'inscrit, de surcroît, dans un engagement personnel dont témoigne la biographie de l'écrivain. Le qualificatif permet l'économie d'une évaluation détaillée du discours dans la mesure où le commentateur concède à l'auteur un investissement personnel total et quasi sacrificiel dans la défense de la vérité et reconnaît l'impact de son message. On perçoit l'ambiguïté du terme : il peut, dans son acception la plus noble, désigner le porte-parole d'un message divin ou, dans un sens plus large et parfois péjoratif, témoigner de la reconnaissance de l'engagement d'un individu dans la cause à laquelle il croit.
Je voudrais ici tirer profit de la rencontre entre un auteur et un (ou des) modèle(s) prophétique(s) pour étudier l'oeuvre d'Aubigné selon une double perspective, celle de la production et celle de la réception. La figure prophétique est construite par la mise en oeuvre de stratégies qui relèvent de la création littéraire : l'imitation, l'èthos. Elle est également un effet de réception, le choix du lecteur d'accorder à l'auteur du discours, au prix d'un glissement subtil, le prestige qui revient au personnage discursif inventé par ce même discours. Cela revient à dire que le masque traduit, pour l'herméneute, la façon dont l'auteur a voulu se représenter. Bien plus, il peut refléter quelque chose de ce qu'est véritablement le producteur de l'oeuvre. Aubigné se représente en prophète, mais finalement, il a quelque chose du prophète. On verra combien, à la fois sur le versant de la création et sur celui de la réception, l'hésitation et l'approximation qui affectent la dénomination prophétique sont des données récurrentes dans l'oeuvre albinéenne et dans sa lecture. En outre, il n'est pas imprudent d'affirmer que l'instance auctoriale (Agrippa d'Aubigné) et sa figuration en prophète s'éclairent mutuellement. Car Aubigné trouve dans le personnage oraculaire une façon de penser son activité d'énonciateur. Inversement, l'exégète trouvera dans les écrits de l'écrivain saintongeois l'occasion d'affiner sa compréhension des notions problématiques de «prophétisme» et de «prophète».
CONSTRUCTION DU PROPHÈTE
«Prophète» : le terme est à coup sûr galvaudé, aujourd'hui comme autrefois, signe qu'il désigne une réalité qu'il est malaisé de définir, un être improbable, une fonction suspecte. Le même mot peut aisément se rapporter à un devin homérique, de préférence aveugle, comme Calchas, à un paysan rugissant de l'Ancien Testament, tel Amos, à l'initiateur d'une nouvelle doctrine (Luther par exemple), à un astrologue relativement compétent dans son domaine comme l'était Michel de Nostredame, ou encore à un personnage public suffisamment «visionnaire» pour que son projet audacieux se réalise, de son vivant ou non (Henry Dunant, Jean Monnet, Steve Jobs, etc.).
Il faut le répéter, l'étiquette «prophète» est souvent une cheville lexicale servant à désigner l'existence d'une certaine capacité chez une personne à étonner par son discours ou son action, sans oublier que cette désignation comporte également un investissement affectif. La personne ainsi nommée détourne sur son être le crédit accordé à son propos, à moins que ce ne soit l'inverse.
Les études globales pour approcher le phénomène du prophétisme sont rares et souffrent en général de la dilution du propos qu'impose une analyse diachronique à cheval sur plusieurs religions et civilisations. Lorsqu'un ouvrage ne se contente pas de la simple récolte d'exempla, à la manière du Thresor des propheties de l'univers de Guillaume Postel ou de l'Histoire de l'avenir de Georges Minois, les nombreux points de convergences que favorisent les divers exemples d'activités prophétiques au cours des âges suscitent l'émergence d'un leurre, à savoir la découverte de «l'essence» du prophétisme. Or, le prophétisme, la prophétesse / le prophète, la prophétie sont des réalités construites qui ne constituent en aucun cas une quelconque essence, mais qui, au contraire, sont le résultat d'un diagnostic porté sur une parole. Analyser un phénoÂmène humain ou discursif comme «prophétique» relève d'un choix interprétatif signifiant, à savoir la volonté de traiter une parole ou une activité humaine selon la modalité de leur autorité.
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