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Auteur : Michel Onfray
Date de saisie : 01/01/2009
Genre : Théâtre
Editeur : Galilée, Paris, France
Collection : Incises
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 978-2-7186-0767-2
GENCOD : 9782718607672
Sorti le : 12/03/2008
Dans Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt rapporte que le criminel de guerre a affirmé lors de son procès qu'il était un lecteur attentif de Kant. Elle prétend qu'Eichmann n'a rien compris à Kant. Or, contrairement à ce que l'auteur des Origines du totalitarisme écrit, le national-socialiste avait lu, et bien lu la Critique de la raison pratique et les autres oeuvres éthiques du philosophe de Königsberg.
Eichmann connaissait Kant et ses thèses majeures : sa pensée de la loi et de l'obéissance, sa philosophie de l'Etat et du droit, de la légalité et de la moralité, de l'impératif catégorique et du serment, l'impossibilité dans le corpus kantien de toute possibilité de désobéir. Or, tout cet arsenal philosophique constitue une pensée paradoxalement compatible avec la mécanique du IIIe Reich...
Michel Onfray en propose ici une double démonstration : par un texte théorique intitulé «Un kantien chez les nazis» et par une pièce de théâtre qui met en scène Eichmann, Kant... et Nietzsche. Dans Le Songe d'Eichmann, le philosophe allemand vient rendre visite en songe au criminel de guerre deux heures avant sa pendaison. Un dialogue s'ensuit entre les deux hommes - avec Nietzsche en tiers... Le philosophe, compagnon de route du national-socialisme, ne se révèle pas celui que l'on aurait pu croire...
Habituellement, quand elle entend «nazisme», la vulgate sort son Nietzsche. Du grand public dit cultivé aux philosophes postmodernes pourfendeurs de Mai 68, compagnons de route du libéralisme et des valeurs du catholicisme, en passant par quelques faux avertis mais vrais fourvoyés, l'auteur de Par-delà le bien et le mal fournirait la svastika, l'incendie du Reichstag, la nuit des longs couteaux, la moustache du Führer, les camps de la mort, les chambres à gaz et l'incendie de toute l'Europe.
Pour cette engeance tenace, malgré les preuves du contraire, il suffirait de se baisser pour ramasser dans le fouillis nietzschéen tout ce qui permet de parfaire le costume de l'incendiaire national-socialiste modèle. On a beau relever les textes du Nietzsche philosémite, soucieux de croiser l'excellence des peuples de Goethe et de Moïse, appelant à fusiller les antisémites, quittant son éditeur quand il découvre son implication dans l'impression de brochures haineuses à l'endroit du peuple élu, se disputant avec sa soeur qui, elle, milite dans les rangs racistes, rien n'y fait.
Ajoute-t-on que Nietzsche détestait l'Etat, fustigeait le ressentiment, exécrait les mouvements de masse, recourait à une langue poétique qui lui faisait célébrer la guerre, certes, mais comme une métaphore, bien qu'il la conchiât, en revanche, quand elle se menait sur un terrain de bataille réel ? Précise-t-on que le philosophe définissait ses notions cardinales - force, faiblesse, maître, esclave, cruauté, pitié - en vertu d'une métaphysique directement branchée sur la capacité à assumer le tragique de l'éternel retour et non en regard de la politique, encore moins de la politique politicienne ? Le couperet déjà tombé a tranché la tête, il n'est alors plus besoin d'examiner le dossier...
L'antinietzschéisme est une passion - bien souvent, d'ailleurs, la passion des dévots de la raison. Parfois, les rêveurs d'autodafés consumant les livres de Nietzsche tiennent la torche dans une main et la Métaphysique des moeurs dans l'autre. La morale de l'intention, la pureté de la loi, la radicalité de la moralité, les postulats de la raison pure - ah ! Dieu, la liberté et l'immortalité de l'âme, ces babioles métaphysiques tellement utiles pour récompenser les bons et punir les méchants ! -, le ciel étoile au-dessus de leur tête, la loi morale dans leur coeur, le brandon empaumé, ils aiment leur prochain, certes - ce qui, dans leur langage, s'énonce ainsi : considérer autrui comme une fin et non un moyen -, mais ils aiment moins leur prochain lorsque celui-ci est trop lointain. Or, le nietzschéen, voilà le plus lointain de leurs prochains...
Quel ne fut donc pas mon étonnement quand, lisant Eichmann à Jérusalem d'Hannah Arendt, j'ai découvert que le criminel de guerre se réclamait pendant son interrogatoire et son procès en Israël non pas d'un nietzschéisme stupidement attendu par les brutes philosophantes, mais d'un kantisme dont la revendication semble aussi bruyante qu'un coup de canon dans un monastère... Eichmann kantien ! Stupéfaction, saisissement, surprise ! Que l'un des acteurs de la solution finale revendique une existence placée sous le signe de la Critique de la raison pratique, voilà qui mérite examen.
Le premier mouvement relève de la réaction pavlovienne : le formatage universitaire habitue à autre chose qu'à associer nazisme et kantisme. Kant a déployé son campement intellectuel du bon côté de la barricade : là où se retrouvent les bien-pensants, les honnêtes gens, les moralisateurs, les vertueux, les purs, les auréolés, les chrétiens sans soutane. L'oeuvre éthique de Kant, c'est le catéchisme chrétien moins la rhétorique saint-sulpicienne.
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