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Auteur : Pierre-Antoine Delhommais
Date de saisie : 17/03/2008
Genre : Documents Essais d'actualité
Editeur : Seuil, Paris, France
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-02-098038-8
GENCOD : 9782020980388
Sorti le : 13/03/2008
CINQ MILLIARDS EN FUMÉE
DIMANCHE 20 JANVIER, début d'après-midi. Dans l'immense tour de la Société générale, à la Défense, un drame se joue. Les dirigeants de la troisième banque française viennent de découvrir qu'un jeune trader de 31 ans a misé, à leur insu, 50 milliards d'euros sur les marchés boursiers européens. Pire, Jérôme Kerviel a parié sur une hausse des indices, mais, depuis plusieurs jours, les Bourses dégringolent à cause de la crise des subprimes. La banque risque la faillite. Le PDG de la Société générale, Daniel Bouton, appelle au secours le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer. Les deux hommes prennent la décision, sans précédent, de n'informer ni le gouvernement ni l'Elysée, de peur que l'information se répande. Elle risquerait de provoquer une panique générale des clients de la banque et une crise du système financier mondial. Dans le plus grand secret, les positions cachées du jeune trader sont liquidées en 72 heures. Au total, la Société générale va perdre 4,9 milliards d'euros dans ce qui constitue le plus grand scandale de l'histoire des marchés financiers. Jérôme Kerviel, jeune homme un peu réservé, avec un faux air de Tom Cruise, rêvait d'être «un trader d'exception». Il devient le plus célèbre d'entre eux. Sa photo fait la une des journaux du monde entier AVEC LA MÊME QUESTION : POURQUOI A-T-IL FAIT ÇA ?
Pierre-Antoine Delhommais est chef adjoint du service économique du journal Le Monde. C'est un spécialiste des problèmes monétaires et des marchés financiers.
Un scandale d'exception
«Je crèverai sur place, mais je finirai par me refaire. Mise ! Mise encore ! Huit mille !
- Grand-mère, on n'a pas le droit ! La plus grande mise, c'est quatre mille !...»
Dostoïevski, Le Joueur.
Jeudi 24 janvier, 8 heures du matin. La Société générale annonce, dans un communiqué diffusé par les agences de presse, qu'elle a été victime d'une fraude de 4,9 milliards d'euros dans ses opérations de marché. La cotation du titre est suspendue en Bourse, les milieux financiers internationaux sont sonnés, l'opinion publique française est incrédule. L'affaire Kerviel, c'est le nom du jeune trader accusé d'avoir provoqué les pertes en prenant des positions dissimulées sur les marchés à terme, vient de commencer. Le plus grand scandale de l'histoire financière vient d'éclater.
Le plus grand, d'abord, par sa taille : 4,9 milliards d'euros, c'est trois fois plus que le précédent record de «rogue trading», comme disent les Anglo-Saxons, de trading ripou, détenu jusqu'à présent par le Japonais Yasuo Hamanaka. Six fois plus que Nick Leeson, le trader qui avait provoqué la faillite, il y a douze ans, de la Barings, cette banque britannique renommée où la reine d'Angleterre avait un compte.
Le plus grand, aussi, par son retentissement médiatique. Dès le lendemain, la photo de Jérôme Kerviel fait la une des journaux du monde entier, de la Chine au Pérou, de l'Afrique du Sud à l'Islande. Très vite, le jeune trader est aussi devenu une vedette du cyberespace. Quand on tapait, le jeudi 24 janvier après-midi, «Jérôme Kerviel» sur Google, on obtenait moins de 100 réponses. On en trouve 30000 vingt-quatre heures après, 600000 une semaine plus tard, 2370000 le 9 février. Le jeune trader fait aussi son entrée dans l'encyclopédie en ligne Wikipedia, sa fiche étant traduite en onze langues, dont le vietnamien et... le breton, la langue de sa région d'origine. Un engouement sans précédent.
Comme les internautes, les Français se passionnent pour l'affaire Kerviel. Et prennent fait et cause pour le jeune trader. Seuls 13 % d'entre eux le considèrent comme responsable du trou de 4,9 milliards d'euros, 50% estimant que la faute incombe aux dirigeants de la Société générale. «C'est l'histoire de la femme qui se fait violer et à qui on explique que c'est sa faute parce qu'elle avait mis une jupe un peu trop courte», se lamentent les avocats de la banque.
L'affaire Kerviel déchaîne aussi les passions dans la classe politique. Pour Laurent Fabius, «c'est Tchernobyl plus la vache folle». Ségolène Royal se dit «choquée» et retrouve les accents enflammés de la campagne électorale présidentielle pour dénoncer le «scandale de la Société générale, un exemple d'immoralité politique qui doit être sanctionné».
Nicolas Sarkozy fustige quant à lui «cette finance qui marche sur la tête». Cette finance folle où des traders peuvent décrocher des bonus de plusieurs millions d'euros pour récompenser leur habileté à spéculer. Le chef de l'État est d'autant plus en colère qu'il a vécu comme une humiliation personnelle le fait de n'avoir été prévenu que très tardivement de l'affaire. Le président de la Société générale, Daniel Bouton, et le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, avaient pris la décision de tenir l'information secrète tant que les positions du jeune trader n'avaient pas été liquidées. Ils craignaient que l'information ne se répande, déclenchant la panique des clients de la banque, et n'entraîne une crise du système financier mondial. Ils ont eu peur, en un mot, que les politiques ne tiennent pas leur langue. Mais l'Elysée prendra très mal cette marque de défiance et demandera la tête de Daniel Bouton.
L'information aura de fait été tellement bien gardée que la Réserve fédérale américaine, prise de panique devant la chute des Bourses européennes, baissera, dans l'urgence, ses taux directeurs. Sans savoir que le plongeon des marchés était amplifié par le dénouement des gigantesques positions cachées de Jérôme Kerviel ! Le scandale de la Société générale a provoqué des dommages collatéraux considérables.
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