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Auteur : Anne Vallaeys
Date de saisie : 03/07/2008
Genre : Histoire
Editeur : Fayard, Paris, France
Collection : Littérature française
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-213-63406-7
GENCOD : 9782213634067
Sorti le : 27/02/2008
Deux mille cinq cents personnes habitaient Dieulefit, un village parmi d'autres en Drôme provençale. Quand la guerre éclata. A l'école de Beauvallon, les directrices accueillirent aussitôt les enfants juifs. Et leurs parents, bientôt. A la mairie, une employée d'une vingtaine d'années commença à fabriquer des faux-papiers. D'autres réfugiés arrivèrent, des anonymes, mais des peintres, des poètes, des artistes et des philosophes encore. Et d'autres maisons s'ouvrirent. A l'école, les enfants se serrèrent un peu plus sur les bancs, et la secrétaire de mairie devint une faussaire patentée. La population grimpa jusqu'à cinq mille personnes. Le bourg accueillait ainsi autant de pourchassés qu'il comptait de natifs. Pas un seul ne sera arrêté. Nul ne sera dénoncé. Pendant les quatre années les plus sombres de notre histoire, ce petit village devint la «capitale intellectuelle de la France», disait Pierre Vidal-Naquet qui s'y réfugia, enfant. Dieulefit sut désobéir, dire non aux lois iniques. Dieulefit, ou le miracle du silence...
Anne Vallaeys a recueilli les témoignages des enfants d'alors, à Dieulefit elle a rencontré des hommes et des femmes aussi résolus qu'hier, elle a consulté les archives. Son talent d'écrivain a fait le reste. Elle a reconstitué cette aventure collective aussi extraordinaire que méconnue, pas d'héroïsme, non, mais une manière d'être. Les Dieulefitois préfèrent
parler d'humanité, tout simplement.
C'est un livre où se mêlent les passions, les coups de foudre, le rayonnement d'une femme, puis de deux, puis de quatre..., un sens inné de la liberté, de l'esprit critique, d'une révolte inébranlable. C'est un récit où la haute fantaisie n'exclut pas le sens du combat, le respect se substitue aux "piapias des bonnes gens" sur les amours lesbiens...
Dieulefit ou le miracle du silence est un formidable hommage à un village, associant à la monographie historique le plaisir de l'écrivain voyageur. Anne Vallaeys ausculte le "protestantisme de combat", laïc et républicain, la mémoire encore vive du martyre des ancêtres, "le sentiment qu'une minorité doit aide et protection à une autre minorité quand elle est persécutée" témoigne Pierre Vidal-Naquet, lui aussi réfugié à Dieulefit...
Le livre démontre à quel point ce village reste à jamais le coeur de la liberté.
Ainsi vit-on, peu à peu, monter de la vallée des dizaines, voire des centaines, de personnes. Parmi elles, Louis Aragon et Elsa Triolet, le philosophe Emmanuel Mounier, très tôt revenu des premières séductions de la «révolution nationale», le poète Pierre Emmanuel, mais aussi des peintres, des musiciens (la pianiste Yvonne Lefébure), cohabitant dans les rues de Dieulefit (et parfois ses soupentes) avec des juifs autrichiens, des communistes allemands, des républicains espagnols...
«Miracle du silence», dit à l'enquêtrice un témoin de l'époque. C'est que, dans ce village divisé entre protestants et catholiques à parts à peu près égales, il se sera établi comme une conspiration du silence, une conjuration du bien. Un millier de réfugiés seront passés par Dieulefit aux pires périodes de l'histoire de France. Et tous s'y seront sentis protégés par une certaine idée de l'humanité. Des «parpaillots» pour qui la résistance était une vieille habitude du temps des «dragonnades», des catholiques ralliés à la bienveillance générale, des républicains associés : tout le monde s'y est mis pour faire de ce village un espace de «Justes» parmi les nations. Qui se rend aujourd'hui à Dieulefit aura du mal à lire les traces de cet héroïsme discret. Il verra surtout un bourg à l'air d'une pureté thérapeutique et un ciel d'un bleu si bleu que l'on ne peut que se dire : oui, c'est Dieu qui fit tout ça. Gens et paysages. Que n'en fit-il plus !
Un ciel immense, lavé d'une bise tranchante, sans un nuage. Ce dimanche, l'air scintille de lumière. Neuf heures sonnent à la tour de l'Horloge. Foulées rapides et vestes chaudes, les lève-tôt franchissent la place Chateauras. Les pneus de deux voitures chuintent en passant. Pas grand monde dans l'ombre de ce matin de septembre frisquet à la terrasse du café Le Bureau. L'unique table ronde, illuminée d'un halo de soleil, sunlight, m'invite.
Je suis installée sur la scène de ce théâtre de poche. À ma gauche, à l'arrondi des façades modestes, chaulées, sans grand attrait, trois étages alignés, jamais plus, des commerces de détail, la maison de la presse, le tabac-cadeaux, l'atelier Le Sage, potier, sont lovés dans les rez-de-chaussée. Un duo de perruches s'égosille dans la volière accrochée à la devanture du Bleuet, tandis que la fleuriste charrie sur le trottoir des seaux d'étain débordant de roses rouges en bouton. L'alignement des immeubles est tranché par l'étroite rue du Bourg, réservée au seul bénéfice des piétons. À l'angle de la place, les deux étages vieillots des Grands Magasins aux stores de guingois, mal assortis. Leurs vitrines tiennent du bazar si j'en juge au bric-à-brac qu'elles exposent, elles proposent jeux de société «Richesse du monde», «Lego», puzzles, chaussettes de laine et bas de coton, quincaillerie, cabas, paniers d'osier aux anses tressées, figurines de canards nains, écureuils en peluche et chapeaux de paille démodés. «Wanted. Je recherche des livres d'occasion», indique un panneau scotché à la vitre, et une affichette mâchurée de bleu, d'un format plus grand, prévient : «Cinéma Le Labor. Gypsy Caravane, le Buena-Vista Club de la musique gypsy. Séances vendredi, samedi, dimanche, 20 heures».
Ce coeur de bourg comme tant d'autres en province ne retiendrait pas autrement l'oeil n'était la masse de son temple, d'une allure sévère, altière et calviniste. À lui seul l'édifice occupe l'est de la place, si bien que, débouchant à cet endroit quand on arrive de Montélimar, on est saisi par cette nudité archaïque, au fronton surélevé, sans autre fioriture qu'un oculus découpé dans la maçonnerie au-dessus des battants de noyer du porche. Une façade défensive, laiteuse, plantée dans le bleu du ciel, l'ocre de la colline. Les proportions de la maison des huguenots surprennent. Cette manière parpaillote est l'un des mobiles qui m'ont amenée dans ce village admirable.
Ce matin très tôt, profitant de la solitude, j'ai musardé entre les hauts murs, en quête de je ne sais quoi. Je me suis arrêtée, badaude, devant le tableau d'affichage à l'angle, sous le couvert des marronniers obèses qui enchâssent la maison commune. J'ai lu, en vrac, une annonce saluant le cent cinquantième anniversaire de l'édition de la Bible en braille et un communiqué annonçant le concert d'un Pierre Lâchât au temple de Bourdeaux, vendredi 28 septembre, «21 heures, entrée gratuite», puis un prospectus louant la collection du musée protestant de Poët-Laval, enfin l'agenda des prochaines rencontres de l'Église réformée de Valdaine : «Comment croire en Dieu aujourd'hui ?» Pour l'heure, dimanche ou non, pas un chat ne rôde sur le perron du temple. Derrière, la colline a quitté l'ombre, son arête embusquée sous les arbres se dévoile, elle s'auréole d'un jaune paille.
Le soleil me réchauffe le dos tandis que je feuillette Le Dauphiné libéré, mais l'air n'est pas vraiment doux encore. Un reportage traite d'une rébellion à La Motte, dont les habitants enragent contre l'arrêté préfectoral qui condamne l'unique bistrot, situé trop près de l'église. Le curé Granoux s'insurge contre les «bornes du couillonnisme» bureaucratique, même s'«il y a plus de monde au bar des Cascades qu'à la paroisse, chez moi».
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