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Auteur : Mario Graneri-Clavé | Juan Morente
Préface : Enrique Lister Lopez
Date de saisie : 14/02/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Loubatières, Portet-sur-Garonne, France
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-86266-554-2
GENCOD : 9782862665542
Sorti le : 14/02/2008
Je m'appelle Juana Morente raconte, à la première personne, l'aventure d'une jeune femme exilée dans le sud-ouest de la France à la fin des années 1930. C'est l'histoire de milliers de femmes et d'hommes chassés de leur Espagne natale, et c'est pourtant un récit singulier. Car, pour qui que ce soit, son propre exil ne ressemble à aucun autre. Juana a fui, comme tant d'autres, une armée et un régime dont elle ne pouvait rien attendre. Elle trouve refuge en Lot-et-Garonne, puis dans l'Yonne et, dans la tourmente des débuts de la seconde guerre mondiale, elle perd son fils Juanito. C'est cette histoire que Mario Graneri-Clavé nous raconte, par la voix de Juana, qu'il a bien connue dans son enfance. Et avec l'aide de l'«enfant retrouvé» par un hasard miraculeux, devenu par la suite son compagnon de jeux. Le témoignage rare d'une jeune fille d'un milieu conservateur, que la confrontation avec la barbarie va faire changer de camp.
Mario Graneri-Clavé a fait toute sa carrière dans l'Éducation nationale. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages publiés aux Éditions Loubatières ; deux romans : Burdigala et Mauvaises Passes, et de la saga romanesque Vents du Sud; il a aussi dirigé le Dictionnaire de Bordeaux.
La Juana
Juana.
Je m'appelle Juana.
Juana Morente.
Je suis assise sur la dernière marche de la cornière ouest, presque dans l'axe du cadran solaire, et je pleure. Les cornières, c'est le mot qu'ils emploient, eux, les habitants de ce petit bourg du Lot-et-Garonne où je vis à présent, pour désigner les couverts qui entourent la place centrale, curieusement perchée tout en haut de la colline. L'église est un peu en retrait, sur une bosse plus élevée, avec deux grandes tours que l'on voit à des kilomètres à la ronde.
Dans ma jeunesse castillane, j'allais volontiers me recueillir dans les églises et je demandais conseils et réconfort aux prêtres. Mais aujourd'hui, je suis «Juana la Roja», la «Rouge», selon le mot de mes compatriotes de Recas, mon village natal. Je suis celle que l'on montre parfois du doigt en demandant aux enfants de s'éloigner d'elle, comme si j'étais devenue une sorte de sorcière, que certains souhaiteraient sans doute voir traîner par les cheveux devant le tribunal de la sainte Inquisition, s'il existait encore.
Il y a cinq ans que je ne pénètre plus dans les lieux de culte, quels qu'ils soient. Il m'arrive cependant, lorsque je suis seule, de risquer une courte prière, souvent inachevée, comme si je ne pouvais pas m'arracher totalement aux traditions de mon enfance.
Je m'appelle Juana la «Rouge» et je pleure. Totalement indifférente aux passants qui s'empressent au marché du jeudi et parlent entre eux, le plus souvent, une langue différente du français. Ce français dont je commence à saisir quelques phrases. Je suis frôlée par les amateurs de Pernod et de Lilet qui viennent au café Cabourdin, celui qui fait le coin de la place, du côté sud. Devant moi plonge la rue Saint-Pierre, vers le fond de Monflanquin, ce «bas de la ville» où se réfugient les humbles, tandis que les gens comme il faut, les commerçants aisés, la mairie, le curé, le docteur, le pharmacien, occupent la partie haute. Les clients du café doivent se demander ce qu'elle fait là cette femme en pleurs. C'est peut-être une «gitane», une romanichelle. Quelqu'un que son homme aura sans doute châtié, parce qu'elle se tenait mal.
Je viens d'avoir trente ans et je pleure, à l'abri de mes longs cheveux noirs, avec de profonds sanglots, qui viennent du fond de moi-même, et qui me serrent la poitrine. Je crois bien que je pousse aussi de temps à autre de petits cris, comme un animal. Je ne peux plus me contenir. Pourvu que personne de la petite communauté espagnole qui habite le village ne vienne à passer ! Il dirait que cela n'est pas digne de nous. Et pourtant, j'ai été une militante, la compagne d'un soldat, j'ai passé de longs mois à redresser le moral des populations en lutte, je devrais avoir honte de me laisser aller comme ça en pleine rue. Mais je suis tellement désemparée, comme égarée dans ce bourg de la France rurale, au milieu de cette campagne tranquille, verdoyante, immuable, si éloignée des reliefs tranchés de ma Castille natale. J'ai laissé auprès de moi, à même le sol, un sac à provision en raphia, qui contient un pain et quelques légumes.
Tout ce qui m'est tombé dessus ces derniers mois, je ne peux plus le supporter.
Je pleure mon petit perdu, mon cher Juanito tant aimé, aux cheveux frisés et aux yeux tendres, mon fils égaré, comme des milliers d'autres sans doute, on ne sait où, dans l'invraisemblable bouleversement des esprits et des peuples qui secoue l'Europe depuis près de cinq ans, et qui m'a entraînée, moi et celui qui deviendra mon mari, dans une tourmente inouïe de débâcles, de fuites, d'embarquements en catastrophe, de voyages en train, en taxis, en camions, de camps de toutes sortes, d'horreurs quotidiennes, comme si le destin s'amusait à s'acharner sur tous ceux qui n'avaient pas accepté le coup d'État des généraux félons et pris les armes pour défendre le régime légal de 1936, cette Seconde République espagnole, dont on attendait tant.
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