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Auteur : Philippe Moreau-Sainz
Date de saisie : 10/01/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Michalon, Paris, France
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 978-2-84186-432-4
GENCOD : 9782841864324
Sorti le : 10/01/2008
LOS ANGELES 32
Au crépuscule de sa vie, un homme laisse vagabonder son âme et ses souvenirs dans les pas de son frère aîné, grand champion de la marche sportive au début des années 1930, disparu prématurément.
Partiellement recomposée à partir de précieuses coupures de presse jaunies et de la contemplation d'un vieil album de photos, cette tragédie familiale se brouille et se dilate au contact de la mémoire du narrateur.
Le réel devient fiction, une course de fond onirique, élégante, délicate et brutale.
Philippe Moreau-Sainz est né à Paris en 1976. Los Angeles 32 est son premier roman.
La bêtise au front de taureau, la peur de l'autre qui, quelques années après la mort d'Engraciano allait conduire à la guerre civile puis mondiale, avait déjà frappé. De cette histoire émouvante, Philippe Moreau-Sainz a fait un très beau roman, sensible, servi par une écriture élégante où, grâce aux mots et aux images, il ressuscite son ancêtre, «forever young».
Décembre 1932
Nous ne pleurons pas. «À quoi bon ?», dirait la mère. Alors, je retiens mes larmes. Nous ne nous regardons même pas.
Il neige sur le cimetière de Burgos. Les flocons brillent sur le manteau noir de la mère.
Je n'invente pas cette corruption soudaine dans la tristesse. Le ciel est tendu, raide pendant que nous nous tenons au garde-à-vous autour d'une pierre tombale plate et blanche, fraîche comme un banc de sable trop visible.
Je n'imagine rien. Déjà, le 14 août 1932, il est tombé quelques flocons sur Burgos, fine trace blanche, dans les rues les plus froides sur laquelle glissaient les enfants levés tôt, et sur les flèches de la cathédrale. Les journaux en ont parlé le temps d'un titre, et ils l'évoquent encore tous les dix ans dans une chronique inutile, photos à l'appui, coincée entre la météo et l'horoscope. Les vieux se rappellent ce matin glacial, ce moment fugace où la nature oubliait les jours les plus chauds de l'été, une belle occasion de combler leurs journées trop longues. La mémoire du temps les obsède.
Mais en ce mois de décembre, rien d'anormal. La neige flotte. Les flocons se posent, la terre les accueille avec l'indifférence de l'habitude. Ils ne fondent ni ne s'accumulent, ils ne font pas masse et gainent le sol d'un filet souple, offrant cette tombe aux regards des curieux.
On ne perçoit pas cette neige étrange sur la mauvaise photographie prise par mon frère fou, Felipe, pour que le père qui n'est pas là voie où son aîné est enterré. Ce cliché n'a pas impressionné le temps, il a plaqué les nuances, bouché les noirs, uniformisé les gris. Il n'a rien d'un instantané, il nous fige ainsi, les uns contre les autres, les yeux baissés sur la pierre sertie d'un portrait de mon frère aîné, vêtu en militaire, casquette sur la tête, cigare entre les doigts gantés, photo trop posée destinée à être envoyée chez les parents, au pays. Au pays ? Mais quel est son pays ?
Je ne pense qu'à ses paupières tombantes, ses yeux voilés par de fines lunettes rondes, ses lèvres gercées, son visage sans sourire. Personne ne regarde l'objectif de l'appareil manipulé par mon frère fou. Seul l'employé du cimetière le fixe, presque amusé par sa maladresse.
Il n'y a pas de fleurs sur la tombe. «Les fleurs c'est pour avant», a imposé la mère. Pas de croix non plus, mais ça, c'est normal.
«Il n'aurait jamais dû venir ici», a dit la mère dans le train, «C'est une terre à fuir». Elle a insisté sur le «jamais». Il n'y a rien qui vaille pour nous, qu'avait-il à espérer de ce pays ingrat ? «Jamais, vous entendez ?», a-t-elle martelé comme nous ne lui répondions pas. «Jamais», a-t-elle chuchoté encore, le visage tourné vers la vitre.
Ce mot résonne en moi ici. Le silence s'interrompt une fraction de seconde lorsque le déclic de l'appareil photo, acheté d'occasion pour la circonstance, est enfin actionné. Le clic-clac dérange l'ordre, mes lèvres tremblent, un oiseau s'envole. Je crois apercevoir un militaire au loin, le long du mur de pierre, et sentir la main de mon frère aîné sur ma nuque. Rien de tout cela. J'aimerais que nous nous serrions les uns contre les autres et je prie, moi, le mécréant, pour que la mère me console. «Jamais». Le mot revient en moi et fait écho avec le déclencheur de l'appareil. Il paralyse mes espoirs enfantins de réconfort.
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