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France Inter est partenaire de notre site. Chaque vendredi matin vers 6h45 Patricia Martin met en avant sur l’antenne de France Inter un choix de bibliothécaire. Vous pouvez retrouver l’historique des choix de bibliothécaire cités par Patricia Martin en cliquant sur ce lien. France Inter est la première radio nationale à donner régulièrement la parole aux bibliothécaires de France.
Auteur : Jacques Roubaud
Date de saisie : 28/02/2008
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Seuil, Paris, France
Collection : Fiction et Cie
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-02-091242-6
GENCOD : 9782020912426
Sorti le : 03/01/2008
§ 1 À droite de mon bureau il y avait une fenêtre, une des cinq grandes fenêtres sur la rue
§ 3 Je me lève de ma chaise et je vais à la fenêtre. Je regarde dans la rue
§ 4 Du trottoir en face, on voit bien la plaque de Gauguin, entre les deuxième et troisième fenêtres
§ 12 Je suis 'entré dans la carrière'... universitaire à l'automne de 1958, comme assistant délégué de mathématiques auprès de la faculté des sciences de l'université de Rennes
§ 34 Je n'ai rien dit de la chaleur. La chaleur incessante.
L'uniforme lourd du bidasse. L'eau pour les ablutions rare, froide sans rafraîchir.
§ 38 Le lendemain je quittai Colomb-Béchar en avion et en civière.
§ 65 Au mois de juillet de l'an 64 et pendant tout le second semestre de cette année-là, je fus envahi de mathématique,
§ 69 Il est temps de faire entrer en scène le personnage principal de la pièce, madame CATÉGORIE.
§ 87 La cérémoniale 'soutenance de thèse', et il faudrait dire 'soutenance de thèses', 'soutenance' au singulier, mais 'thèses' au pluriel,
§ 88 Froid et tempestueux fut cet hiver-là
Jacques Roubaud
Jacques Roubaud y raconte sa lumineuse rencontre avec le traité de mathématique de Bourbaki, ses travaux et ses jours jusqu'à la «cérémoniale» soutenance de sa thèse sur ce qu'il nomme «Madame Catégorie». Ce sont les fifties et sixties de Roubaud, sur fond de guerre d'Algérie. L'oulipien au service militaire offre un épisode digne d'Alphonse Allais - son supérieur passe son temps à tenter de résoudre le problème de Fermat. Son départ pour Colomb-Béchar sera moins plaisant. On croise ici le docteur Jacques Lacan, Robert Jaulin, le mathématicien Jean Benabou, Noam Chomsky dont Syntactic Structures va illuminer ces années. Mais c'est surtout l'univers selon Roubaud, tel qu'il s'est aujourd'hui imposé : invention permanente de formes et de théories, humeur ironique et tendre, toujours guettée par la mélancolie. Une véritable encyclopédie personnelle compilant des mondes possibles où il a réussi à élever son existence à d'autres dimensions.
A - Premier tiers de branche
§ 1 À droite de mon bureau il y avait une fenêtre, une des cinq grandes fenêtres sur la rue
À droite de mon bureau il y avait une fenêtre, une des cinq grandes fenêtres en trois pièces sur la rue. 56 rue Notre-Dame-de-Lorette, premier étage. Sur la façade, une plaque indique qu'il s'agit de la maison natale de Gauguin. La maison, donc, est pas mal vieille. À cette époque, l'an 1960 et sa suite, nous ne rêvions pas, Sylvia et moi, pas très argentés, de gagner le gros lot de la Loterie nationale, mais de découvrir, en grattant les murs, les fresques que l'artiste enfant y avait certainement laissées. Elles auraient fait notre fortune. La rue Notre-Dame-de-Lorette est en pente. Elle montait à ma droite et l'autobus 74 y grimpait, à grand bruit, avec un bruit d'autobus qui gravit une pente. En passant devant le 56, il reprenait son souffle, si j'ose dire, avec un raclement de gorge, ou de moteur, caractéristique. Cependant il ne me gênait pas. Je ne me souviens pas d'en avoir souffert. Pas plus que des voitures, du pas des passants sur le trottoir, des bribes de leurs conversations. La fenêtre était rarement ouverte, sauf pour le ménage matinal ; ou les nuits, les nuits d'été. Il est vrai que je n'étais pas souvent assis le jour à mon bureau. Ce qui expliquerait l'absence dans mes souvenirs d'une souffrance auditive due au vacarme de la rue, au chahut des moteurs, au brouhaha des voix ; pas de distraction, pas d'exaspération. À moins que la raison pour laquelle j'étais rarement assis de jour à ce bureau ait précisément été la nécessité de fuir une communion excessive avec l'autobus 74, par exemple. Mais je ne crois pas. Quand j'y pense, quand je fais, comme aujourd'hui, l'effort de me souvenir de ces années, de ce lieu, quand je m'enveloppe de cet étrange fantôme du passé que j'appelle 'moi', je sens la nuit sur mes épaules, pas la nuit qui vient avec le soir d'automne, d'hiver, mais la nuit infiniment calme du très petit matin. Sylvia dort. Laurence et Conchita dorment. L'appartement est grand, haut de plafond, à l'ancienne. Cette pièce est 'le bureau'. J'y suis seul. Je suis seul, et cela est bon. Mais en même temps je ne suis pas seul dans l'appartement, et cela est bon aussi. Et derrière moi il y a des livres. Devant moi la lampe de bureau qui me regarde en face. Je me rappelle la lampe, et je me rappelle qu'elle est en face de moi, ou légèrement à ma gauche, pas franchement à ma gauche, et pas à droite comme la lampe qui m'éclaire en ce moment, une bonne quarantaine d'années après. Je suis presque sûr de la justesse de mon souvenir, quant à la position de la lampe. Car dès que, me levant dans la nuit, à l'extrême commencement du matin encore nocturne je m'asseyais au bureau, Séraphin arrivait silencieusement, sautait silencieusement sur le bureau et du bureau sur mes épaules, laissait tomber ses pattes arrière vers la droite dans mon cou, ses pattes avant vers la gauche, comme un manchon de fourrure noire, et se mettait à ronronner contre ma joue. Sa présence aidait fortement à ma concentration. Car il ne m'était pas possible de bouger sans le déranger et, si je le dérangeais dans le confort de la position qu'il avait adoptée, après quelques essais préparatoires devenue immuable, il enfonçait ses griffes dans mon épaule pour me rappeler à l'ordre. Au bout d'un moment cependant je finissais par le chasser. Il était resté si longtemps sous la lampe, la tête si près de l'ampoule que la peau de son crâne était brûlante. On aurait presque pu entendre bouger sa cervelle, liquéfiée à l'intérieur. Conchita prétendait qu'à cause de ces séances de bronzage félin il était devenu encore plus bête qu'il ne l'était à son entrée dans la maison comme chat de Laurence. Mais Conchita n'aimait pas Séraphin. Il avait l'habitude, désagréable j'en conviens, de grimper aux rideaux du 'salon', la grande pièce sur la cour, d'y rester dissimulé, à l'affût, tel le tigre dans la jungle qu'il s'imaginait sans doute être, sauter brusquement sur les épaules de quiconque passait en dessous. «Demonio de gato !» disait Conchita, qui appréciait très modérément son humour, pas mal traumatisant j'en conviens.
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