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France Inter est partenaire de notre site. Chaque vendredi matin vers 6h45 Patricia Martin met en avant sur l’antenne de France Inter un choix de bibliothécaire. Vous pouvez retrouver l’historique des choix de bibliothécaire cités par Patricia Martin en cliquant sur ce lien. France Inter est la première radio nationale à donner régulièrement la parole aux bibliothécaires de France.
Auteur : Valentine Goby
Date de saisie : 09/01/2008
Genre : Essais littéraires
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Folio 2 euros, n° 4620
Prix : 2.00 € / 13.12 F
ISBN : 978-2-07-034185-6
GENCOD : 9782070341856
Sorti le : 04/10/2007
«J'ai lu sur la ville de Douala, vu des milliers de photos, tenu entre mes mains d'énormes volumes de documents d'archives, je l'ai traversée et je n'ai pas écrit sur Douala mais sur l'exil et la raison de vivre ; j'ai lu sur Rennes, annoté des centaines de pages, cherché des images impossibles et peu importe, je n'ai jamais écrit sur Rennes mais sur la transgression. Je ne crois pas qu'une ville, qu'un lieu soit un sujet, la ville force le regard, mon regard, je me reflète en elle, elle en moi, les lieux seuls n'existent pas, nous sommes les lieux que nous avons traversés.»
inédit
Le pays où je vais
On vient du pays de son enfance. Je ne me souviens plus de la citation exacte de Saint-Exupéry. Vérité lucide, tendre, et cruelle, selon l'enfance, matière dont tout le corps est fait, le corps et les rêves, ce qui se voit et ce qui se cache en nous, baume ou poison. L'enfance est dans tous les âges de la vie, et dans la langue, dans les gestes, les désirs, les peurs, les accomplissements, les obsessions. Il n'y a pas d'amnésie de l'enfance, quelque chose s'en souvient, toujours, qui se tait parfois longtemps et ne montre jamais son vrai visage. Quelque chose se souvient. Le plus vieil être, le plus fragile, le plus tenace en nous, c'est l'enfant.
Mon enfance n'a pas de lien avec la ville. Le pays de mon enfance est un lieu préservé, fleuri, lumineux, d'espaces immenses de ciel et d'herbe. La ville ne se profile qu'au loin, étroite, presque pas une ville. Et pas menaçante du tout, dans la distance. Je suis une petite fille asthmatique, même l'air de mon village attaque mes bronches, alors on m'envoie à la mer l'été, sur les vastes plages de Normandie et de La Baule, et, le plus souvent, à la montagne, en toutes saisons, plus isolée encore que dans ma bastide natale. Je ne m'en plains pas. Je suis tenue à l'écart des villes, des émanations de dioxyde de carbone qui sont mes ennemies, heureuse assise sur une pierre dans le petit bois, un jour de grand mistral, avec le ciel complètement balayé et les branches qui craquent au-dessus de moi, je ferme les yeux au soleil, je récite mes leçons dans ma tête, mes cheveux longs s'emmêlent et je ne connais pas de meilleur endroit où vivre, je sais que j'ai ma place dans l'univers.
Je viens du pays de mon enfance, où le rêve se dessine en creux des choses vues, touchées, connues. La ville est un mirage, c'est pourquoi je la veux, je la désire. La ville est un fantasme. Elle est à moi, elle est l'endroit défendu, le périmètre dangereux, et je sais, sans le formuler encore, que c'est là que je vais guérir, grandir, ouvrir mes poumons, risquer de vivre. C'est peut-être le pollen du jardin, les plumes des oiseaux dans les platanes, la poussière de la vieille pierre qui m'étouffent. Je n'ose pas le penser, encore moins le dire, alors j'oublie provisoirement mes intuitions. Black out. Je suis comme ça, heureuse par décret, je décide que mon enfance est splendide, c'est aussi simple. La ville qui travaille en moi, c'est un secret. Pour les autres comme pour moi.
La ville sera pour plus tard. Pour maintenant. C'est - a posteriori, je ne crois pas me tromper -, le lieu attendu, comme on dit d'un homme, ou d'une femme, qu'on l'a attendu (e), longtemps, patiemment, presque sans y songer et tout d'un coup le voilà, la voilà face à soi, imprévue, évidente certitude : c'est là que je dois être. Il y a cette publicité pour une compagnie aérienne bon marché qui dessert les grandes villes européennes, une silhouette grise, en haut à gauche de l'affiche, indéfinie, pousse une tondeuse ; légende en lettres blanches : «Spleen». Une silhouette double, orange, en bas à droite de l'affiche, dessine les contours d'un couple à scooter ; légende : «Dolce Vita». Il y a quinze ans, peut-être, l'affiche m'aurait mise en colère ; je ne l'aurais pas comprise. Maintenant je souris, dans le métro et devant les arrêts de bus, je la lis, je sens la ville à rebours, vrillée tapie dans mes plis d'enfance, qui se déploie. La ville, c'est le pays où je vais.
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