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France Inter est partenaire de notre site. Chaque vendredi matin vers 6h45 Patricia Martin met en avant sur l’antenne de France Inter un choix de bibliothécaire. Vous pouvez retrouver l’historique des choix de bibliothécaire cités par Patricia Martin en cliquant sur ce lien. France Inter est la première radio nationale à donner régulièrement la parole aux bibliothécaires de France.
Auteur : François Taillandier
Date de saisie : 09/01/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Folio, n° 4592
Prix : 3.60 € / 23.61 F
ISBN : 978-2-07-033634-0
GENCOD : 9782070336340
Sorti le : 30/08/2007
«Je repense souvent à tous les gens que nous avons vus vivre ici. Ce n'est qu'en devenant à notre tour adultes que nous pouvons nous interroger sur ce qu'ils étaient. Quand j'étais petit, les gens me paraissaient normaux. Je considérais qu'ils étaient ce qu'ils disaient être, ce qu'ils laissaient voir. Les conversations courantes, la lecture du journal, le déjeuner du dimanche, l'observance des règles élémentaires de la vie sociale. Ils se conformaient à tout cela, mais nous savons bien, à présent, que c'était faute de savoir que faire du reste, de ce qui bouillait dans la marmite. Ils étaient désarmés, ils ne savaient pas comment faire autrement. Ils y passaient tous. Il y avait quelque chose de caché ici, dans ces murs, dans ces pièces.»
Avec Option Paradis, premier tome d'une suite romanesque en cinq volumes, François Taillandier renouvelle le roman familial et sociologique.
LES VOYAGEURS
Dans les premiers jours du mois de mai 2001, une voiture de marque allemande s'arrêta devant le portail d'une des vieilles propriétés de Vernery-sur-Arre, gros bourg de quatre mille âmes situé aux confins du Sancerrois et de l'Yonne. L'homme qui en descendit pour se diriger vers les hauts vantaux de bois peint, tandis que la passagère demeurait à l'intérieur, s'abstint de tout regard à l'entour. Bien que la lumière ne fût nullement excessive en ce début d'après-midi, il portait des lunettes noires.
«C'est des gens qui ne sont pas d'ici...» Une quarantaine d'années plus tôt, à Vernery-sur-Arre, quelqu'un faisait parfois cette observation, au passage, par exemple, d'une grosse voiture de style américain, Ariane ou Chambord. «Ici», en effet, on n'achetait pas ce genre de voitures, on préférait les Juva, les Prairie, les Citroën 2CV; puis on faisait durer les Traction, les Peugeot 202 ou 402, et même les voitures d'avant la guerre, la plupart du temps de couleur noire, semblables à des veuves se rendant à confesse ou à vêpres. Un couple, arrivé dans une de ces voitures, avec une plaque d'immatriculation étrangère, ce qui était rare, avait fait étape à l'hôtel des Voyageurs, aujourd'hui fermé. Nicolas était enfant, il jouait par là, sur la place, et la vie de ces inconnus lui semblait romanesque - il ne connaissait pas le mot, mais il sentait la chose. «Pas d'ici» : ces trois syllabes évoquaient dans son esprit quelque toponyme de vieille France, de châteaux (Padissy ?...), en même temps qu'elles orientaient sa rêverie vers des villes lointaines, et, parmi les noms de villes qu'il connaissait pour les avoir entendu mentionner dans la conversation des grandes personnes, même Roanne, ou Melun, ou Niort offraient à son imagination des prestiges hautains de grandes capitales. Souvent aussi il s'était arrêté, dans les bandes dessinées, sur les vignettes où l'on voyait des avenues, des gratte-ciel perforés de lumières; ces images simples et suggestives lui donnaient l'idée de villes tentaculaires où se déroulaient des milliers de romans. Il existait donc un autre monde que celui-ci où les gens, de leur naissance à leur mort, lui apparaissaient confinés dans un destin exigu autant qu'irrémédiable. Que lui-même vécût en Île-de-France, et que l'immatriculation de la DS paternelle, qui avait conservé longtemps le 75 du ci-devant département de la Seine, le fît quelquefois appeler «le Parisien» par les gamins de Vernery, n'y changeait rien : dès lors qu'il se trouvait ici, dans le pays de sa mère, il s'en reconnaissait l'enfant, il ne discutait pas son appartenance. Et il enviait le sort de ceux qui, détachés de toute racine, avaient connu ces cités lointaines ; de ceux qui passaient les frontières, de ceux qui sur les avenues noires, trouées de feux électriques, entraient dans les hôtels illuminés. Il rêvait d'accéder à ce monde, d'être un jour l'homme de ce couple inconnu, distant, indifférent au regard des autochtones, provenant d'un autre genre d'existence, mené là par des mobiles que l'on ne pouvait deviner. C'était ainsi qu'il fallait vivre, soustrait à la répétition prosaïque des jours et des visages. Il était impossible à l'enfant de déceler tout ce que prophétisait une telle songerie.
Il revint prendre place dans la voiture, qu'il fit avancer dans la cour en partie pavée de vieilles dalles bossues, et plantée de quatre tilleuls en carré. De part et d'autre, s'alignaient une ancienne grange servant de garage, des remises et une écurie qui communiquait, à l'arrière, avec un enclos potager. Au fond, s'élevaient les six travées de la façade à un étage, couverte d'une glycine et d'une vigne vierge.
Louise, descendue de la voiture, contempla le décor avec curiosité.
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