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France Inter est partenaire de notre site. Chaque vendredi matin vers 6h45 Patricia Martin met en avant sur l’antenne de France Inter un choix de bibliothécaire. Vous pouvez retrouver l’historique des choix de bibliothécaire cités par Patricia Martin en cliquant sur ce lien. France Inter est la première radio nationale à donner régulièrement la parole aux bibliothécaires de France.
Auteur : Eric Fottorino
Date de saisie : 09/01/2008
Genre : Essais littéraires
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Folio 2 euros, n° 4619
Prix : 2.00 € / 13.12 F
ISBN : 978-2-07-033923-5
GENCOD : 9782070339235
Sorti le : 04/10/2007
«Aujourd'hui encore, quand me guettent des pages d'écriture, mes ordres de grandeur sont convertis en intensité physique. Cela peut sembler incongru ou trivial de comparer le noble effort des lettres et celui du rémouleur de bitume. Pour moi ils sont égaux et, pour tout dire, la fibre cycliste, parce qu'elle m'a souvent remué la chair, m'est apparue comme une préparation sans pareille pour affronter le vertige des mots, l'épaisseur du langage au milieu duquel le chemin est étroit pour trouver le ton juste, le bon rythme, l'image, la couleur, la musique, l'émotion, la grâce.»
inédit
Extrait du prologue :
Depuis toute la vie et pour toute la vie, je pédale. Sur les routes et déroutes qui vont de l'enfance à l'âge qu'on croit adulte, avec un petit vélo dans la tête qui n'en finit pas de me faire tourner en rond sur la terre toute ronde, comme si la vocation première de la bicyclette était d'arrondir les angles du monde. Tel Perec jadis dressait l'inventaire des lieux où il avait dormi, je pourrais fournir la liste des routes et chemins sur lesquels j'ai roulé. Routes ventées de Vendée, routes pentues de la Chalosse et plus encore des Pyrénées, routes un peu vagues de l'Atlantique, parfois dans le froid, parfois sous les hachures de la pluie, souvent aussi dans le soleil dont l'aiguille des rayons venait et vient encore se prendre dans le cerceau de mes roues, bien plus brillantes que le coureur que je ne suis plus, sauf en rêve.
Mon parcours cycliste est une ligne de vie sur une machine à remonter le temps. Plus je pédale et plus je me souviens. C'est une des magies de la bicyclette que de me ramener en arrière pendant que j'avance, pas toujours très vite, mais avec entrain. Éloge premier, fondateur, éternel : le vélo est un jeu d'enfant qui dure longtemps. Je me revois sur des bécanes trop grandes pour moi, selle trop haute, guidon trop loin m'obligeant à prendre la ridicule position du crapaud sur une boîte d'allumettes. Je me revois essoufflé, mordant l'air de la liberté, le laissant pénétrer jusqu'au fond de mes poumons. Sur le vélo grésille une bien nommée roue libre dont l'apaisante musique ne me quitte pas, même quand je redeviens piéton, sédentaire, immobile et prisonnier du temps des autres.
Chaque fois que je remonte à bicyclette se reforme devant mes yeux le peloton de l'amitié. Ma mémoire fait l'appel. Où sont-ils maintenant, les compagnons de virée aux harnachements de champions équipés à l'italienne, roues Campagnolo (avec le minuscule trou percé dans le moyeu pour y déposer la goutte d'huile salvatrice pour les roulements à billes), guidon Cinelli à grosse potence chromée. Ils s'appelaient René, Jacques, Alain, Daniel, et les autres. Les copains d'abord.
Heureux dimanches matin, traversée des villages endormis, odeurs des croissants et du pain frais humées devant les boulangeries, sprints échevelés à l'approche des pancartes annonçant que nous entrions à Nieul-sur-Mer, à Marsilly, à Esnandes, à Charron, la couronne de La Rochelle offerte à nos petites reines. Traversée de cours de ferme, pompe à vélo brandie comme une dague si un cabot zélé montrait les crocs, remplissage des bidons aux fontaines, les jours de grosse chaleur, pauses brioches et pommes tavelées sur la route de Sainte-Hermine, le village de Clemenceau-la-Victoire, petit coup de pineau blanc ou rouge chez des vieux gars des Charentes qui nous servaient un canon pour voir de plus près nos bécanes de compète, pour les soupeser en maquignons comme on choisit un veau de l'année au foirail. Odeur mêlée de l'iode et des foins coupés, cris des goélands et des mouettes nous snobant, aériens, volant dans le vent qui nous giflait.
Impossible de laisser la mémoire dérailler, je me souviens de tout cela, comme des sensations du cambouis sur les doigts quand la chaîne sautait pour de bon. Joie de réussir à la remettre en place sans descendre de vélo, par le jeu des manettes du dérailleur et d'un tour de main bien placé. Gestes furtifs en roulant comme : décoller avec la paume les gravillons collés sur le boyau pour éviter la crevaison, desserrer la mâchoire des freins en cas de roue voilée, étirer ses jambes, en délivrant chaque soulier cambré façon godasse de torero des cale-pieds de métal avec sangle de cuir.
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