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France Inter est partenaire de notre site. Chaque vendredi matin vers 6h45 Patricia Martin met en avant sur l’antenne de France Inter un choix de bibliothécaire. Vous pouvez retrouver l’historique des choix de bibliothécaire cités par Patricia Martin en cliquant sur ce lien. France Inter est la première radio nationale à donner régulièrement la parole aux bibliothécaires de France.
Auteur : Valentine Goby
Date de saisie : 08/01/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Folio, n° 4585
Prix : 6.30 € / 41.33 F
ISBN : 978-2-07-034710-0
GENCOD : 9782070347100
Sorti le : 23/08/2007
«Je voulais aller loin. Je dois y être. Douala m'arrête. La moiteur m'enveloppe. Mes jambes ne me portent plus. C'est donc ici ? Ici que je dois être ?
Yves Kermarec, je m'éloigne de toi. Mon Dieu, faites que ce soit pour toujours.»
En 1949, Charlotte Marthe devient directrice d'un collège de jeunes filles camerounaises. Elle n'est qu'une femme en deuil de son amour. Elle ne sait pas qu'elle deviendra l'héroïne discrète et passionnée d'une page oubliée de l'Histoire.
Année 1949-50
30 novembre 1949
Là-haut le temps est mouvement. En bas les secondes se suivent. Immobiles. L'attente n'en finit pas.
Par l'autobus Société Africaine des Transports Tropicaux, il aurait fallu compter les jours. Seize depuis l'Algérie, la traversée complète du Sahara. Quatre mille sept cents kilomètres ; Laghouat, Ghardaïa, El-Goléa, In Salah, Arak. Et puis Tamanrasset, In Guezzam, Agadez, Tanout, Zinder, Maiduguri, Fort-Lamy. Par bateau j'aurais dû prendre mon temps. Rythme de croisière. Une pause à Alger ; une à Casablanca ; Dakar, Abidjan, Lomé et Cotonou, Lagos... L'avion brûle les étapes. Plus loin plus vite. Je boucle ma ceinture, je ferme les yeux, posée sur la piste du Bourget. Je voudrais être loin. Loin : c'est ma destination.
Voilà, les maisons rapetissent, et les routes, les bois. Je respire. Je compte les secondes, les kilomètres accumulés entre le sol et moi. Les montagnes s'écrasent, le Morvan, les volcans d'Auvergne couverts de neige, le village de Séez où plongent mes racines, Chambéry et mon enfance. Les cordées sur les glaciers, les coups de piolet, les feux de cheminée au chalet Acajou, la pipe éteinte et les géniales contrepèteries de mon ami, ma folie, ma défaite : Yves Kermarec. On franchit la mer, on laisse des îles dans la distance - les Baléares ? L'avion crève un plafond de nuages. Rideau. Je quitte le monde connu. Je m'en vais. Je ne suis plus que cela : une femme qui part.
Voici l'Afrique du Nord. Alger, mais qu'importe. Je suis loin. Je me répète cette phrase à travers les couloirs de Maison-Blanche, un aérodrome on ne peut plus commun. Je fixe obstinément le pauvre palmier planté dans le béton au-dehors ; ses feuilles jaunies par le soleil et le dioxyde de carbone. Je me persuade qu'il est un signe, une preuve que j'ai bien commencé le voyage. Je suis partie.
La nuit, le Sahara glisse au-dessous, dune après dune. Une mer traversée, un désert. Le temps passe, heures, minutes, secondes. Je m'éloigne encore. Encore.
1er décembre
Escales : bornes kilométriques de mon parcours. Voici Kano, Nigeria. Un ciel nu, une terre sèche, une touffe de laurier-rose. Le bled. Cette brûlure sur la peau, cette poussière mâchée, est-ce encore de l'air ? «L'harmattan», souffle quelqu'un. Devant la gare, se dresse un absurde panneau indicateur : «Paris : 2540 miles - New York, Londres, Nouvelle-Zélande : 10 500 miles.»
Les paysages se succèdent à toute allure. Savane rousse à perte de vue ; nuages verticaux pulvérisés par les hélices et aussitôt reformés ; masse compacte de la forêt tropicale ; réseau de rivières argentées.
Encore un exil. Avant-hier j'étais à Paris. Des années que je suis en partance. L'Italie, l'Angleterre, l'Afrique maintenant. Je creuse la distance kilométrique, culturelle, thermique. Fille des glaciers, je passe l'équateur.
Mon berceau, c'est Aix-les-Bains. Je suis née en 1914, dans l'appartement de mon grand-père médecin. Plus exactement, comme tous mes cousins, dans la grande pièce du deuxième étage appelée «chambre du coin». Mon père était juge de paix à Chambéry, une fonction faite pour lui ; un homme discret, doux et sans histoires, dont personne ne savait que dire. Ma mère, née Blanc, était aussi singulière que mon père était ordinaire. Elle portait des jupes-culottes, elle circulait à bicyclette. Elle savait jouer au tennis et nager. Elle nous avait appris, dès le plus jeune âge, à nous jeter dans la piscine des Thermes. Dans notre petite ville cela suffisait à la classer, pour le meilleur et pour le pire, comme une femme hors du commun.
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