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Auteur : Wassyla Tamzali
Date de saisie : 07/01/2008
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Témoins
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-07-078213-0
GENCOD : 9782070782130
Sorti le : 06/09/2007
Issue d'une célèbre famille de notables algériens, gui tiendra une place importante dans la guerre de libération, Wassyla Tamzali est née dans une grande ferme coloniale au bord de la mer. Sa jeunesse ne lui a laissé que des souvenirs de bonheur et d'odeurs d'orangers. Un drame va tout changer : en 1957, son père est assassiné par une jeune recrue du FLN. Malgré cette forfaiture puis la nationalisation des propriétés familiales, la jeune femme s'enthousiasme pour la construction de l'Algérie nouvelle, dont elle épouse toutes les utopies, avant que ne tombent les illusions, dans les années du terrorisme islamique.
Ce récit passionné nous introduit dans l'intimité d'un milieu méconnu, gui avait fait le double pari de l'indépendance et du maintien de l'héritage chèrement acquis de la colonisation. Wassyla Tamzali conclut le livre par un constat plein de tristesse, mais dénué d'amertume : en Algérie, le retour des tribus et la haine du cosmopolitisme gui l'accompagne ont sonné le glas de ces espérances. Le dernier acte de la décolonisation sera tragique et douloureux, et d'abord pour les gens de son espèce.
Wassyla Tamzali, a été avocate à Alger pendant dix ans. À partir de 1980, et pendant vingt ans, elle a dirigé le programme sur la condition des femmes de l'Unesco. Retournée vivre à Alger, elle continue de mener de nombreux combats pour l'égalité des femmes, la laïcité, la démocratie et le dialogue méditerranéen.
Extrait du catalogue : C'était leur France. En Algérie, avant l'Indépendance, textes inédits recueillis par Leïla Sebbar.
CE QUE JE N'AI PAS PU DIRE
Le 11 décembre 1957, tout fut emporté par le souffle puissant du meurtre. Un jour dans la longue guerre d'Algérie, le jour où mon père a été assassiné par un homme de sa ville, à 4 heures de l'après-midi. La nouvelle se propagea très vite. J'étais la seule à ne rien savoir quand, à la sortie de l'école, je descendis la rue des Vieillards. Il était 5 heures. Les commerçants se tenaient sur le seuil de leur boutique, le rideau de fer à demi baissé. Ils me dévisageaient. Un silence inhabituel m'accompagnait. Des amis de mes parents m'attendaient au pied de l'immeuble : «Tu ne peux pas monter chez toi, il est arrivé quelque chose de grave. Viens avec nous.» Plus tard, ils m'emmenèrent dans la maison de mon oncle Chérif où avait été déposé le corps de mon père. Je retrouvai ma mère et ma soeur, une enfant perdue au milieu de tant de gens et de tant de douleur. Elle m'attendait en haut de l'escalier : «Je ne pourrai plus jamais dire Papa ?» La scène de l'enfant - elle avait sept ans - m'adressant une question en forme de prière est restée scellée en moi. Je ne pouvais lui dire ce qu'elle attendait : «C'est un mauvais rêve. Ne pleure pas.» C'est alors que je pris la mesure de notre malheur. J'avais quinze ans, et je sus qu'il durerait toujours.
Ma famille était touchée d'un coup dont elle ne se remettrait pas. Les dieux s'étaient servis d'un petit homme misérable hanté par un ressentiment séculaire. L'homme avait tué le fils aîné d'une famille étrangère aux tribus et qui dominait la ville depuis trop longtemps. Sa haine dévorante avait pu s'accomplir facilement ; la guerre de l'ombre masquait toutes les forfaitures. Cette tragédie sonna le glas de notre présence à Bougie. Les maisons, les magasins, les entrepôts, la ferme, tout fut clos, abandonné. Une partie des nôtres, les cousins de mon père, décidèrent de quitter définitivement non seulement la ville, mais l'Algérie : «Tu dois partir avec tes enfants.»
Non. Ma mère, l'Espagnole, décida de rester et d'aimer ce pays comme mon père l'avait aimé, sans condition. Elle avait trente-six ans. Elle rangea ses toilettes, se mit en noir comme les femmes de son pays, jusqu'à ce que mes tantes lui disent : «Chez nous, ça porte malheur.» Mais elle garderait pour toujours les cheveux blancs, devenus blancs en l'espace de quelques jours. Elle était encore plus belle. Elle choisit d'aller vivre à Alger, chez mon grand-père l'Algérien, le père de mon père, Ahmed, fils d'Ismaël. L'autre, l'Espagnol, Francisco, son père à elle, était mort depuis longtemps et était sorti de notre histoire depuis plus longtemps encore. L'émigrant, pauvre comme Job, fier comme un grand d'Espagne, avait rejeté sa fille parce qu'elle avait choisi d'aimer un Arabe, el mon, comme on disait à Pinedo.
«Je veux que mes enfants aient une éducation algérienne», dit ma mère. Mais mon grand-père Ahmed n'avait rien d'un mentor ; ce fut grâce à elle que nous eûmes une éducation algérienne. Nous quittâmes Bougie en septembre 1958, rompant définitivement avec notre vie d'enfants chéris, de femme aimée, de «château», comme on disait dans le pays. Pour ma mère, la rupture avec cette vie d'amour avait été consommée quelques mois auparavant, dans le voyage de Bougie à Alger, le 13 décembre 1957. Elle était munie du laissez-passer n° 77/38 du commissaire principal de Bougie, visé par l'autorité militaire. Elle avait été autorisée à se rendre à Alger par la route, «accompagnée du corps de son mari, suite attentat». Le laissez-passer était valable du 12 décembre 1957 au 12 mars 1958. Nous avions fait le voyage en convoi, dans plusieurs voitures, derrière une camionnette commerciale où reposait le cercueil de mon père. À Alger, la maison de mon grand-père, au Balcon Saint- Raphaël, avait été préparée pour accueillir le mort. Le salon avait été vidé de ses meubles. Des tapis et des matelas composaient la chambre mortuaire. La maison était déjà pleine de monde à notre arrivée. Les hommes débordaient dans le jardin et sur la rue. À l'intérieur, les femmes pleuraient. Le mort était le plus aimé. La tragédie perpétuait ses règles de siècle en siècle, confiant en partage la mort aux hommes, et aux femmes les pleurs après le drame. Les hommes écoutaient les femmes, muets, terrassés. Le héros avait été tué par un homme de leur ville.
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