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Roza

Couverture du livre Roza

Auteur : Igor Sakhnovski

Traducteur : Véronique Patte

Date de saisie : 07/01/2008

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Gallimard, Paris, France

Collection : Du monde entier

Prix : 16.90 € / 110.86 F

ISBN : 978-2-07-077580-4

GENCOD : 9782070775804

Sorti le : 15/11/2007

  • Les présentations des éditeurs : 17/09/2008

Roza a toujours été là pour lui, et le jeune Sidelnikov est incapable d'imaginer sa vie sans elle. Les temps sont durs sous Brejnev, et Roza a vu son mari partir au goulag juste avant la guerre, mais pour Sidelnikov, l'existence qu'il mène sous l'aile de cette femme indépendante et généreuse, dans une petite ville de l'Oural, est tout simplement la meilleure qu'il puisse imaginer. Il est vrai que cette âme candide fait l'éducation du petit garçon, puis de l'adolescent, avec une énergie et une tendresse qui semblent inépuisables.
A la mort brutale de Roza, Sidelnikov part à la dérive, et c'est seulement en inventant une autre façon de l'avoir toujours à ses côtés qu'il pourra poursuivre son chemin...
Roza est un roman de formation particulièrement original, une nouvelle voix russe, poignante et d'une grande poésie.

Igor Sakhnovski est né en 1958 à Orsk dans l'Oural. S'étant fait connaître d'abord comme poète, il est aujourd'hui un des écrivains les plus en vue de sa génération. Roza est son premier roman.


  • Les courts extraits de livres : 17/09/2008

Mes relations avec cette femme évoquent la chaîne emblématique rivant le galérien à sa galère. Mais qui, dans notre cas, était enchaîné à qui ? Question difficile à trancher, d'autant que de son vivant et par la suite nous avons maintes fois été amenés à changer de rôle. Par la suite surtout.
La prononciation de son prénom, voluptueux et quelque peu impudique, ne m'est guère familière, car jamais je ne me suis adressé à elle par son prénom.
Elle s'appelait comme moi, Sidelnikov, Roza Sidelnikova. Pendant longtemps, ce détail anodin m'est apparu comme une incompréhensible coïncidence.
Le plus difficile, aujourd'hui, consiste à parler d'elle à la troisième personne. Après avoir examiné un patient souffrant d'une maladie incurable ou de troubles mentaux, le médecin de famille a l'art de mettre ses proches à la torture : «Dites-moi, transpire-t-il toujours autant ? Montrez-moi sa chaise !» murmure-t-il en présence du patient. Ou alors, promenant un regard nonchalant autour de lui, il glisse en détachant les mots : «Délire-t-il toujours sur les attentats ? Mieux vaut ne plus lui en parler.» Traumatisés par la détresse et la peur, les parents répondent sur le même ton. L'effluve de la trahison s'infiltre alors dans la touffeur médicamenteuse de la chambre. Désormais, l'être dont il est question se trouve déchu de ses derniers droits. Du lit visqueux et odieux disparaît à jamais le «tu», cher et proche, pour céder la place au «il» abandonné à lui-même.
Aujourd'hui, quand je parle de Roza à la troisième personne, j'entends le silence indulgent d'un être présent mais séparé de nous tous par le même statut d'incurabilité et d'«anormalité», sauf que sa maladie à elle porte le nom de mort.

PREMIER CHAPITRE

Après ces innombrables mois d'août qui ont roulé dans l'oubli comme des pommes trop mûres, les nuits et les jours de cet été finissant brillent encore aujourd'hui, me blessant les yeux de leur luminosité. Voici mon premier souvenir de Roza, précoce réminiscence, dénudée, nocturne.
Un jour qui s'achevait mal à propos, comme à l'accoutumée. Je ne voulais jamais aller dormir, car, pour moi, la nuit représentait une coupure au coeur des captivantes activités diurnes.
Roza faisait son lit sur la banquette étroite tendue de simili cuir noir, et le mien sur le lit en fer appuyé au mur d'en face. En me déshabillant, je prêtais machinalement l'oreille aux activités bavardes des voisins. Derrière la cloison du logement communautaire, la progéniture Dvoriankine se préparait à rejoindre les bras de Morphée.
Les préparatifs étaient si longs et minutieux qu'ils semblaient tous s'embarquer pour un long voyage. Vassili, le chef de famille, donnait à son épouse Tatiana les dernières instructions. Tapotant le plancher de leurs talons nus, les enfants accouraient sans répit vers leurs parents, les accablant de moult plaintes et rapportages. Régulièrement Vassili vociférait un mot bref et puissant, censé mettre un point final à leurs récriminations, dont les énormes lettres tracées au goudron ornaient le crépi jaune de l'immeuble à un étage sis rue Chkiriatov.
Rosie par la toilette du soir, Roza se coiffait devant le miroir encadré d'une baguette ordinaire. Cette glace rectangulaire accrochée au mur à côté de la fenêtre était pour moi une seconde ouverture, non pas sur la cour hantée par les ténèbres, mais sur la chambre à moitié vide et vivement éclairée de Roza.
Je m'étais déjà glissé sous la couverture de laine et j'écoutais la radio des voisins. Le samedi, elle déversait généreusement des morceaux choisis par les auditeurs eux-mêmes. En l'honneur d'une tisseuse émérite et décorée, mère et grand-mère de surcroît, en l'honneur de ses bons et loyaux services, une chanson allait être diffusée. La voix de la chanteuse ressemblait à celle de Lida, la locataire rousse et cinglée du rez-de-chaussée :
Oh, Samara, ma petite ville,
Je suis en émoi !


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