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Auteur : Raphaël Confiant
Date de saisie : 11/12/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Mercure de France, Paris, France
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-7152-2641-8
GENCOD : 9782715226418
Sorti le : 04/10/2007
De mes deux nounous, l'une, mon arrière-grand-mère paternelle, la négresse Fidéline, était plus volubile qu'un jacquot-répète tandis que l'autre, ma grand-mère maternelle, la Chinoise du quartier de Sainte-Thérèse, la célébrissime Meï-Wang, grande préparatrice de gamelles devant l'Éternel, était fort cousue et secrète sur le chapitre de sa vie. Cette dernière continuait à rêver, malgré quatre décennies de vie à la Martinique, de finir ses jours à Shanghai et d'y être inhumée.
Pour les immigrants chinois du milieu du XIXe siècle, l'arrivée dans la société créole martiniquaise constitua un choc culturel. Dominée par la brutalité et la violence, cette société ignorait les sagesses millénaires telles que le bouddhisme et le confucianisme. Case à Chine évoque les destins croisés de trois familles chinoises qui tentent d'échapper à l'enfer des plantations pour s'intégrer à la vie urbaine de la Martinique. À travers des personnages masculins, tels que le rebelle Chen-Sang et le docteur Yung-Ming, ou féminins, tels que Meï-Wang et sa fille Ma, surnommée Poupée de Porcelaine, Raphaël Confiant retrace, dans le français teinté d'archaïsme des îles, l'épopée oubliée de milliers de Chinois forcés d'abandonner leur pays et sommés de s'adapter à une nouvelle culture et à une nouvelle langue.
Né en 1951 à la Martinique, Raphaël Confiant est l'auteur de nombreux romans. Il bâtit une oeuvre à l'ambition quasi balzacienne, une sorte de «Comédie créole» qui, depuis quelques années, ne se limite plus au seul univers de son île natale.
FORT-DE-FRANCE (MARTINIQUE, MITAN DU XXe SIÈCLE)
(Or donc, Chen-Sang se mit en case avec Fidéline laquelle enfanta Chen-Li qui épousa, devant un officier d'état civil, une femme si effacée que l'histoire n 'a pas retenu son nom. De leur union naquit Fang-Li. Ce dernier, devant un prêtre catholique, passa la bague au doigt à Poupée-Porcelaine, Ma de son vrai nom, qui, final de compte, ensoucha définitivement la race chinoise en terre créole avec une paire de marmailles : Annaïse-Ming et Raphaël.)
Ils ne nous supportent qu'invisibles. Comme ces trois étoiles orphelines qui, au devant-jour, toujours tardent à s'effacer.
Si donc je veux approcher la mer, y tremper mes mains, seulement la pointe de mes mains car elle est froide et grise à cette heure, caresser le sable du plat de mes pieds, je ne dois pas laisser le soleil me surprendre. Surtout à la saison du carême, quand il se jette sur les toits en tôle ondulée de l'En-Ville tel un prédateur. Une chaleur subite monte alors des rues mal empierrées, du canal nauséabond qui longe La Levée et trace comme une raie d'infamie entre le monde des grandes gensses - qu'on dit mulâtres - et le nôtre, ce Terres-Sainville tout en cases délabrées, de refuge à la négraille, des Indiens en dérade rêvant encore d'un improbable rapatriement à Pondichéry ou à Yanaon ainsi que de nous autres, les Yeux-Fendus, qui nous tenons à l'écart de toute chimère. Chaleur qui se met aussi à bourdonner autour des tamariniers plus que centenaires de La Savane, irradiant l'immaculée statue en marbre de Carrare de Joséphine Bonaparte.
Tu guettes, allongé sur ta paillasse, la rumeur des chiens dépourvus de maîtres. Toute la nuit, ils ont vagabondé en meute. Ont aboyé sans raison, se sont gourmés, ont forniqué chaviré les boîtes à ordures. Parmi eux, il y avait, à n'en pas douter, Dame Eulalie, cette négresse dotée de pouvoirs sans limites dont celui de se métamorphoser en ce qu'elle veut. Tu sais qu'épuisés, ils iront s'affaler aux approchants du marché aux poissons pour y dormir leur compte de dormir l'entier du jour. Tu t'accoudes avec précautions. Ma s'est lovée contre votre fille aînée, Annaïse-Ming, qui tient par les cheveux son petit frère. Bien qu'elle aille sur ses six ans, elle a longtemps lutté pour ne pas quitter son berceau, devenu trop petit pour elle. Tu contournes ces corps emmêlés pour t'arrêter devant ce qui t'est, depuis le jour de sa naissance, une manière de stupeur : les longues jambes de ta fille, lointain héritage de Man Fidéline, négresse à la puissante membrature qui avait recueilli ton grand-père alors que les gendarmes à cheval de la colonie le pourchassaient à travers tout le pays. Le bougre avait fui la plantation de Trou-au-Chat après y avoir incendié deux parcelles de canne à sucre et le moulin à manioc, puis trucidé un commandeur, dans une enrageaison qui devint légendaire. Si-tellement que dans les veillées mortuaires, les maîtres de la parole le criaient «Chinois fou dans le mitan de la tête», lui attribuant d'improuvables exploits.
Dès que je perçois quelques gouttes de lumière à travers les persiennes, je sais que le ciel est en train de rosir. Je me précipite au-dehors. La mer, fort heureusement, est tout droit devant moi. Il me suffit d'emprunter la rue Brithmer, enjamber le canal, bifurquer vers la rue Schoelcher et déjà je ressens sur ma peau la fraîcheur rêche de ses embruns. L'En-Ville sommeille. Je suis donc invisible. Comme ils nous aiment. Aucun risque d'être cloué sur place par un retentissant : «Hé, Fang-Li, sacré bâtard chinois de merde, tu sens la morue salée, foutre !» Ni de recevoir une chiquenaude sur l'en-haut du crâne. Ou pis : le coup d'arbalète d'un négrillon hilare qui déjà la réarme à l'aide de goyaves encore vertes, de celles qui vous fendillent la peau net-et-propre, y laissant une marque parfaitement ronde qui mettra un bon paquet de temps à s'effacer. Tu apprécies le vide des rues. Le silence qui les emprisonne. Chose rare. C'est l'heure préférée des zombies assurent les nègres, le moment où ils rentrent au bercail après avoir commis leurs horribles forfaits. Mais toi, tu n'en as jamais rencontré. À moins que n'en fît partie cette silhouette de femme à la belleté hors du commun qui, parfois, te précédait, comme surgie de nulle part, avançant d'un pas heurté dont tu te sentais comme obligé de suivre le ballant, secouant la soie noire de sa chevelure. De temps à autre, la créature se retournait et te jetait un bref regard vert qui te baillait une frissonnade du tonnerre de Dieu. Était-ce celle que les nègres nomment la Diablesse et qu'ils redoutent au point de se jeter face contre terre à sa seule vue pour implorer secours de saint Michel et son glaive ? Ou alors, peut-être, s'agissait-il de quelque Immortelle du mont Gushi ? De celles dont les livres antiques disent :
Sur le lointain mont Gushi habitent des génies. Leur peau est pareille à la neige brillante. Ils sont délicats comme des vierges. Ils ne mangent aucune des cinq céréales, mais ils hument le vent et boivent la rosée. Ils montent sur les nuées et chevauchent les dragons volants.
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