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Hitler à Chicago

Couverture du livre Hitler à Chicago

Auteur : David Albahari

Traducteur : Gabriel laculli | Gojko Lukic

Date de saisie : 09/04/2008

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : ALLUSIFS, Montréal, Canada

Collection : Les allusifs

Prix : 18.00 € / 118.07 F

ISBN : 978-2-922868-68-5

GENCOD : 9782922868685

Sorti le : 15/01/2008

  • Les présentations des éditeurs : 17/09/2008

L'éclatement de la Yougoslavie a jeté sur les routes de l'exil une partie importante de la population du pays. Les différents personnages des nouvelles qui composent le présent recueil ont trouvé refuge au Canada. Cheminant entre la nostalgie et l'oubli, entre la perte d'identité et la découverte d'un monde, entre la douleur et le rire, ils tentent de construire une vie nouvelle. Si certains s'égarent en chemin, d'autres y parviennent, et il en est même qui viennent à l'appui d'idées réconfortantes, comme celle qu'un pope orthodoxe et un Indien Siksika ont bien plus de choses en commun qu'on ne pourrait le croire.

DAVID ALBAHARI est né en 1948 en Serbie. Depuis 1994, il vit au Canada. Il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages. La plupart de ses romans ont été traduits en français, en revanche, son importante oeuvre de nouvelliste reste à découvrir; Hitler à Chicago ouvre la voie.

«Je m'appelle Adam et je ne sais pas pourquoi je suis ici. Ici : dans cette ville située de manière indécise entre les Rocheuses et la grande prairie, n'appartenant complètement ni aux sommets enneigés ni à la plaine herbeuse, toujours sur le tranchant de la division, sur le fil de la différence.»



  • La revue de presse Martine Laval - Télérama du 9 avril 2008

Hitler à Chicago est son premier recueil de nouvelles traduit. On y lit des histoires sans tapage, faussement naïves, qui chutent avec fracas. Albahari invente des personnages déroutants - un Indien en costume d'apparat, un rêveur en peignoir... - pour mieux raconter ses propres blessures : le déracinement, la fracture des cultures, l'impossible rencontre avec l'autre. Son atout : la dérision, cette pincée d'humour qui donne à ses nouvelles les plus graves une légèreté réconfortante.


  • Les courts extraits de livres : 17/09/2008

Il y a deux nuits, j'ai rêvé de Lolita. Comme je pro­nonçais son nom dans mon sommeil, ma langue s'est docilement levée et abaissée en trois sauts magiques, traçant un arc lumineux dans la sombre cavité de ma bouche. Pas seulement ma langue, bien entendu : en me réveillant, au bord du lit, la couverture sur la tête, j'ai senti mon érection diminuer et mon pénis se replier sur lui-même, tout d'abord lentement, puis de plus en plus vite, comme s'évanouissent tous les rêves.
Un peu plus tard, une fois mes yeux habitués à la lumière du jour, je n'étais plus sûr que c'était Lolita que j'avais rêvée. En fait, même si je l'avais rêvée, comment pouvais-je être certain que c'était vraiment elle ? Je n'arrivais à me rappeler aucune description de Lolita dans l'oeuvre de Nabokov, quant à la Sue Lyon du film de Kubrick, avec ses lunettes en forme de coeur, elle ne m'a jamais fait l'effet de la véritable incarnation de Lolita. Et si, me suis-je dit, je n'avais rêvé que l'idée de sa présence ? Et si je m'étais répété son nom justement parce que son corps n'était pas là, dans mon rêve, de sorte que je flottais au-dessus d'un vide qu'elle aurait dû combler ? Et si tout s'était simplement déroulé derrière mon dos, et que le rêve, fidèle à son habitude, n'avait fait que se jouer cruellement de moi en m'empêchant de me retourner ?
C'est ridicule, a dit ma femme. Consacrer tant de cogitation, tant d'énergie mentale à quelque chose qui n'a jamais existé ! Comment une créature faite de mots et de phrases pourrait-elle tout à coup devenir un être de chair et de sang, fût-ce en rêve ? Ton rêve est d'ailleurs tout à fait juste : tu as rêvé le vide des mots et tu as agité ta langue, seul agent réel de tout ce qui constitue le discours.
Nous étions en train de prendre notre petit déjeuner et ses lèvres propulsaient de menues miettes de biscotte.
Je me suis rappelé une phrase de la lettre d'un ami. Les interprétations des rêves sont ennuyeuses, ai-je dit, seules comptent les images.
Balivernes, a lancé ma femme. Les images ne sont que du vide colorié ; les interprétations sont le tissu conjonctif, le ciment. Sans elles, les images éclatent comme des bulles de savon. Les rêves, on les oublie, mon cher, a-t-elle dit en prenant dans un pot de la mayonnaise au bout de son couteau, alors que les interprétations restent.
Je n'ai su que lui répondre. Ces derniers temps, dans nos conversations, c'est moi qui reste à court de paroles, alors que, autrefois, c'était elle qui se taisait et moi qui parlais, croyant parfois que je ne m'arrêterais jamais.
En fait, a dit ma femme la bouche pleine, le simple fait que tu aies fait ce rêve ici, dans ce pays, au Canada, où l'exploitation sexuelle des enfants représente le pire des crimes que l'on puisse imaginer, est plus éloquent que tout ton rêve. Et cela, reconnais-le, a-t-elle dit avant d'aspirer une gorgée de café, c'est tout de même de l'interprétation.
Si tu veux dire par là que l'interprétation est plus importante que l'oeuvre, ai-je rétorqué, autant arrêter là cette discussion.
Vous, les écrivains, vous êtes tous pareils, a dit ma femme.
Qui est pareil à qui ? me suis-je récrié. Donne-moi un seul nom, inutile d'en citer plus.
Ma femme a levé les yeux. D'accord, a-t-elle dit, je sais, tout homme est une île, et entre les îles il y a certainement moins de ressemblances qu'entre les êtres humains, mais je t'en prie, épargne-moi ces conneries. Ce que j'essaie de te dire, a-t-elle dit en détachant bien les syllabes comme si elle s'adressait à un enfant, c'est que l'endroit où l'on rêve ne peut être séparé du rêve, et qu'aucun rêve ne peut être rêvé deux fois à l'identique. Ce qui ailleurs a été de l'eau sera ici très probablement de la glace.
Elle avait raison, du moins pour ce qui était de la glace. En effet, le mercure du thermomètre indiquait depuis des jours une température de moins vingt, et descendait au cours de la nuit d'une dizaine de degrés supplémentaires. La maison où nous vivions, construite essentiellement en bois, grinçait et geignait sous les assauts du vent. Le matin, dans la cour arrière, les écureuils s'enfonçaient dans la nouvelle neige.
Non, ai-je dit, il ne s'agit pas de ça. Il ne s'agit pas de désir, il ne s'agit pas de solitude, mais d'impuis­sance, non, d'espoir, d'abandon. Je ne savais pas, en fait, de quoi il s'agissait, pas plus que je ne savais pourquoi j'avais rêvé de Lolita. Si toutefois c'était Lolita.


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