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Auteur : Patrick Modiano
Date de saisie : 07/01/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 14.50 € / 95.11 F
ISBN : 978-2-07-078606-0
GENCOD : 9782070786060
Sorti le : 04/10/2007
Encore aujourd'hui, il m'arrive d'entendre, le soir, une voix qui m'appelle par mon prénom, dans la rue. Une voix rauque. Elle traîne un peu sur les syllabes et je la reconnais tout de suite : la voix de Louki. Je me retourne, mais il n'y a personne. Pas seulement le soir, mais au creux de ces après-midi d'été où vous ne savez plus très bien en quelle année vous êtes. Tout va recommencer comme avant. Les mêmes jours, les mêmes nuits, les mêmes lieux, les mêmes rencontres. L'Éternel Retour.
Dans une certaine mesure, c'est un livre à suspense, même si le mystère est surtout lié au peu que nous connaissons des autres et aux défenses que chacun de nous édifie entre lui, ou elle, et le reste du monde. C'est ce qui lui donne une atmosphère toute en ombre et clair-obscur, bien que le style de Modiano ne bascule jamais dans le mélodrame ou le pseudo-gothique. Au contraire, sa langue est épurée, sans fioriture, et c'est avec cette économie de moyens qu'il recrée le Paris des années 1960. Il a un don particulier pour les détails révélateurs qui nous ramènent à un monde où un numéro de téléphone s'énonce «Auteuil 15-28», où il existe une boulangerie ouverte toute la nuit «au début de la rue de Douai» et où, près de la place Blanche, un petit cinéma toujours désert - sauf le samedi - propose des films qui «se passaient dans des pays lointains, comme le Mexique et l'Arizona»... Narrateur accompli, il sait comment captiver le lecteur et le tenir en haleine. A vrai dire, Dans le café de la jeunesse perdue exerce une attraction que je dirais presque hypnotique, en s'attachant aux fictions que chacun de nous s'invente dans un espace urbain à la fois imaginaire et d'une troublante réalité, un espace qui ménage en son sein des «zones neutres», ces «no man's land où l'on [est] à la lisière de tout, en transit, ou même en suspens».
Ce n'est pas dans l'excès ou les profondeurs du rêve que Patrick Modiano, en chacun de ses livres, nous entraîne. Ce qu'il cherche à approcher n'est séparé de la vie réelle que par une mince pellicule temporelle. On dirait qu'il suffit d'avancer pour la déchirer, pour abolir la distance, et se retrouver dans la réalité perdue. Et pourtant non. Invisible, la frontière est infranchissable. On s'y heurte d'autant plus que ce qui est au-delà semble à portée de main. Alors, en suivant les êtres de papier dont Modiano fait ses ambassadeurs, on se met à l'écoute d'une rumeur, celle du temps évanoui. La nostalgie, cet ardent désir voué à ne jamais recouvrer son objet, installe pour toujours cette rumeur dans notre esprit...
Certains livres nous endurcissent. Catalogue de solides pensées, manuel d'inflexibilité, traité pour dominer le monde - ou son monde. D'autres, bien plus précieux et nécessaires, nous fragilisent, nous désarment. Ainsi de ce bouleversant portrait d'une femme si proche et si perdue, peint par Modiano, exactement à la lisière de l'ombre et de la lumière.
Parlons des morts, puisqu'ils nous aident à vivre. Dans le nouveau roman de Patrick Modiano, quatre voix réveillent une ambiance, certains quartiers de Paris, les années soixante, une femme qui va mourir. La première est celle d'un étudiant qui veut quitter l'école des Mines ; la deuxième, d'un détective privé qui pourrait être celui d'un autre roman, par exemple Rue des boutiques obscures ; la troisième, de la jeune femme qui va se tuer ; la quatrième, de son ami écrivain. Elles ont toutes en elles quelque chose de Modiano. Fermant le livre, c'est la voix du détective qui revient : l'enquête restitue la jeunesse et sauve de l'oubli. L'exergue de Livret de famille, publié en 1977, résume ce roman de Modiano comme les autres : «Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir.» Vivre, autrement dit : écrire. La phrase est de René Char. Et la mémoire de Modiano dégage une solitude qui console le lecteur de la sienne.
Il est plus que temps d'arracher à Patrick Modiano, à ses livres, l'étiquette «nostalgique» dont si souvent on les affuble. L'obsession passéiste, ce n'est vraiment pas l'affaire de l'écrivain. Et si le passé revient en ses pages, d'entêtante façon, ce n'est jamais nimbé de l'aura doucereuse du regret. Le passé - le Paris des années 50 et 60 où il a grandi, les êtres côtoyés puis perdus de vue, les patronymes un jour entendus... -, Patrick Modiano en a certes fait son matériau poétique, mais l'agencement de ces fragments de mémoire, patiemment recommencé à chacun de ses livres, n'est pas une recherche du temps perdu, plutôt une authentique et saisissante entreprise métaphysique - une tentative de déchiffrement de l'énigme humaine dont la profondeur et l'acuité hissent Patrick Modiano au rang des poètes, et des plus grands parmi ceux-là...
Mais tous ces indices, on se perdrait assurément à vouloir un à un les décrypter, faisant de ce Café de la jeunesse perdue le roman à clés qu'il n'est pas - car il est, à l'évidence, une variation nouvelle, poignante, lumineuse et tragique, de cet admirable poème dont Patrick Modiano a entrepris la composition il y a tout juste quarante ans.
Mais cette obsession topographique n'est pas gratuite, tant le romancier et ses antihéros ont besoin de repères, d'itinéraires, d'adresses précises, afin de mimer quelque appartenance à une réalité que tout, en eux, congédie par ailleurs. L'ensemble est parfait. C'est une version épurée et humide des registres de mains courantes qu'on trouve dans les commissariats. C'est un galet compact qui ricoche sur l'eau trouble d'un lac rempli de passé et de questions auxquelles nul ne répond.
Ce n'est pas un roman choral, c'est une autobiographie fragmentée, écrite au cordeau, dans un style qui, une fois de plus, réussit la prouesse d'être à la fois mélancolique et lapidaire. Car il y a du Modiano - l'éternel étudiant, l'enquêteur obstiné, l'amoureux des esseulées - chez chacun d'entre, et même chez Louki, dont l'auteur des «Boulevards de ceintures» et de «Quartier perdu» partage, depuis son plus jeune âge, la passion des déambulations circulaires dans un Paris d'autant plus rêvé qu'il est d'une très précise topologie.
Des deux entrées du café, elle empruntait toujours la plus étroite, celle qu'on appelait la porte de l'ombre. Elle choisissait la même table au fond de la petite salle. Les premiers temps, elle ne parlait à personne, puis elle a fait connaissance avec les habitués du Condé dont la plupart avaient notre âge, je dirais entre dix-neuf et vingt-cinq ans. Elle s'asseyait parfois à leurs tables, mais, le plus souvent, elle était fidèle à sa place, tout au fond.
Elle ne venait pas à une heure régulière. Vous la trouviez assise là très tôt le matin. Ou alors, elle apparaissait vers minuit et restait jusqu'au moment de la fermeture. C'était le café qui fermait le plus tard dans le quartier avec Le Bouquet et La Pergola, et celui dont la clientèle était la plus étrange. Je me demande, avec le temps, si ce n'était pas sa seule présence qui donnait à ce lieu et à ces gens leur étrangeté, comme si elle les avait imprégnés tous de son parfum.
Supposons que l'on vous ait transporté là les yeux bandés, que 1 on vous ait installe a une table, enlevé le bandeau et laissé quelques minutes pour répondre à la question : Dans quel quartier de Paris êtes-vous ? Il vous aurait suffi d'observer vos voisins et d'écouter leurs propos et vous auriez peut-être deviné : Dans les parages du carrefour de l'Odéon que j'imagine toujours aussi morne sous la pluie.
Un photographe était entré un jour au Condé. Rien dans son allure ne le distinguait des clients. Le même âge, la même tenue vestimentaire négligée. Il portait une veste trop longue pour lui, un pantalon de toile et de grosses chaussures militaires. Il avait pris de nombreuses photos de ceux qui fréquentaient Le Condé. Il en était devenu un habitué lui aussi et, pour les autres, c'était comme s'il prenait des photos de famille. Bien plus tard, elles ont paru dans un album consacré à Paris avec pour légende les simples prénoms des clients ou leurs surnoms. Et elle figure sur plusieurs de ces photos. Elle accrochait mieux que les autres la lumière, comme on dit au cinéma. De tous, c'est elle que l'on remarque d'abord. En bas de page, dans les légendes, elle est mentionnée sous le prénom de «Louki». «De gauche à droite : Zacharias, Louki, Tarzan, Jean-Michel, Fred et Ali Cherif...» «Au premier plan, assise au comptoir : Louki. Derrière elle, Annet, Don Carlos, Mireille, Adamov et le docteur Vala.» Elle se tient très droite, alors que les autres ont des postures relâchées, celui qui s'appelle Fred, par exemple, s'est endormi la tête appuyée contre la banquette de moleskine et, visiblement, il ne s'est pas rasé depuis plusieurs jours. Il faut préciser ceci : le prénom de Louki lui a été donné à partir du moment où elle a fréquenté Le Condé. J'étais là, un soir où elle est entrée vers minuit et où il ne restait plus que Tarzan, Fred, Zacharias et Mireille, assis à la même table. C'est Tarzan qui a crié : «Tiens, voilà Louki...» Elle a paru d'abord effrayée, puis elle a souri. Zacharias s'est levé et, sur un ton de fausse gravité : «Cette nuit, je te baptise. Désormais, tu t'appelleras Louki.» Et à mesure que l'heure passait et que chacun d'eux l'appelait Louki, je crois bien qu'elle se sentait soulagée de porter ce nouveau prénom. Oui, soulagée.
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