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Auteur : Philippe Mezescaze
Date de saisie : 00/00/0000
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Rocher, Monaco, France
Collection : Littérature
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 978-2-268-06278-5
GENCOD : 9782268062785
Philippe Mezescaze
DE L'EAU GLACÉE CONTRE LES MIROIRS
Le narrateur, lauréat d'une bourse de voyage, choisit pour quelques mois de séjourner en Egypte. Et plutôt que de rapporter le récit convenu du voyageur, il décide d'inviter la mémoire de ses morts intimes au Caire : le premier mort de l'enfance, un vieillard sans visage, le premier amour d'adolescence, Hervé Guibert, à La Rochelle, et plus tard l'amitié de Roland Barthes, d'autres amis, d'autres amants, ses parents.
L'ironie fataliste et la mélancolie fêlée des Égyptiens accueillent le mémento intime et offrent un reflet amical à ce portrait finalement sans concession d'une certaine génération occidentale.
On n'oubliera pas non plus les portraits égyptiens de Denis Dailleux, vigies bienveillantes postées en tête de chaque chapitre et la belle photographie d'Hervé Guibert adolescent qui termine le livre.
Philippe Mezescaze vit à Paris, il arrive qu'il voyage, De l'eau glacée contre les miroirs est son septième roman.
Je voulais soulever la poussière, déchirer l'ombre, glisser près des corps perdus, caresser des fantômes, appeler les morts, nommer les disparus, dévaler la pente des années, me presser contre ma jeunesse et déplier des figures, pour que naisse un livre, le roman de mes morts, et qu'il éclaire là où je sombre. Car les livres connaissent l'avenir ; ils nous sauvent un moment, chacun succédant à d'autres.
Il fallait que je m'éloigne. J'enlèverais mes morts au désert, au coeur surpeuplé des saharas égyptiens. On me proposait, pour d'autres projets, de séjourner trois mois au Caire, je détournerais la commande. Je connaissais l'Egypte mais assez mal Le Caire qui m'effrayait et où je n'étais resté que le temps d'une visite convenue de touriste, avant de descendre vers Louxor et Assouan, ou bien bifurquer vers Alexandrie et la Méditerranée.
La première fois déjà aux pyramides, j'avais convoqué des fantômes. C'était le matin de bonne heure, à l'ouverture du site, je m'étais engouffré sous la pyramide de Khéops, dans le boyau suffocant qui mène à la chambre funéraire du roi. On descend d'abord sur plusieurs mètres avant que le couloir s'élargisse et s'élève vers le tombeau. J'avais grimpé comme un fou, semé les premiers visiteurs et déboulé en nage dans la chambre. À l'époque, le système de ventilation n'avait pas encore été modernisé ni l'éclairage, l'air était moite et la lumière incertaine. Une ampoule seule, un néon peut-être, je me souviens mal, était accrochée à l'encoignure contre la dalle de granit du plafond et reflétait des éclats bleutés mouillés de condensation. Le sarcophage n'avait pas de couvercle, j'avais enjambé le rebord et je m'étais allongé dans le creux de la pierre, les bras raidis, les yeux clos, comme un gisant de cathédrale, mais je reposais dans la tombe de Pharaon et j'ai ouvert les yeux dans son éternité. Mon regard a été aimanté par le granit, s'y est noyé comme dans une flaque suspendue, une nappe de goudron - celui des embaumeurs, j'en sentais même l'odeur me pénétrer. Ça n'a pas duré longtemps, je n'ai pas entamé la traversée des morts, les visiteurs semés ont débouché dans la chambre et il y en a un qui a braqué le faisceau de sa torche électrique à l'intérieur du sarcophage. Tandis qu'il riait, je me suis extirpé et j'ai rebroussé chemin, dans la descente, j'ai bousculé des épaules, choqué quelques chevilles et essuyé des ruades polyglottes.
C'est sous la dalle de granit que l'idée s'est esquissée. À cause d'une confusion d'images : la pierre noire, presque bleue, du tombeau et l'ardoise épaisse, feuilletée de bleu aussi, d'une passerelle qu'enfant j'avais franchie pour entrer dans la maison d'un vieil homme aujourd'hui sans visage mais dont je n'ai pas oublié la mort. Mon premier mort.
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