Chef de file de l'école symboliste, Alexandre Blok (1880 -1921) occupe dans les lettres russes du XXe siècle, une place comparable à celle de Pouchkine au siècle précédent. Après avoir été le chantre de l'Éternel féminin, il devient celui de la révolution d'Octobre à laquelle il donne son plus beau poème : Les Douze. Il ne tarde pas à en être la victime. Par le récit de ses amours malheureuses, de sa philosophie brumeuse, de ses débauches, de son patriotisme exalté, en lui empruntant ses images et ses accents, Jean Blot nous fait entendre la voix de Blok et deviner son oeuvre. A travers le portrait de celui que l'on a baptisé le poète de la perspective Nevski, il entreprend celui de Saint-Pétersbourg au moment tragique de son histoire et s'efforce de camper la figure du poète en tant que tel.
Russe d'origine, citoyen d'honneur delà ville de Saint-Pétersbourg, Jean Blot est l'auteur de nombreux romans et essais dont plusieurs consacrés au pays et à la littérature de ses ancêtres - en particulier, paru aux éditions du Rocher en 2005, Le soleil se couche à l'Est. Son livre est d'autant plus personnel que Jean Blot est un pseudonyme auquel l'auteur a dû recourir parce que son vrai nom est Alexandre Blok.
Les courts extraits de livres : 11/02/2007
Bientôt cette gêne que l'on ressent, cette honte que l'on éprouve à entendre ou à prononcer son nom gagne la personnalité. On se soupçonne d'imposture. Le vrai, le réel, ce n'est pas moi, c'est l'Autre, celui qu'a désigné avant moi le nom que je porte. La difficulté que chacun éprouve à croire à sa réalité s'en trouve multipliée. On est tenté de se retourner alors contre celui dont on a volé le nom pour l'accuser de vol. Que vient-il faire entre moi et moi-même ? De quel droit Blok venait-il hanter Paris, Londres, New York de telle sorte que j'en étais comme rejeté dans l'ombre et régnait-il sur un monde où je ne parvenais pas prendre pied ? J'aurais voulu savoir le dénigrer, le juger, le condamner. Mais le poète échappe au jugement. Par son sentimentalisme décadent autant que son goût du chaos révolutionnaire, son dolorisme complaisant, sa certitude hautaine que le malheur est toujours - moralement, esthétiquement, existentiellement -supérieur au bonheur et la douleur au plaisir, Blok incarnait bien tout ce que j'abomine. Son rang, sa dignité de poète ne s'en trouvaient pas diminués. L'erreur, le mensonge, toutes les valeurs négatives autant que positives quand elles venaient à être assumées par cet étrange personnage de La Comédie humaine - le poète - étaient bouleversées. Je ne pouvais le soumettre à aucun jugement. Tous glissaient sur lui et perdaient leur sens.
Tant et si bien que mes efforts se retournaient contre moi et que plus j'avançais, plus je me voyais contraint de reconnaître en mon homonyme non plus seulement un poète mais le poète, c'est-à-dire une sorte d'illustration exemplaire de cette race d'homme qui «hante la tempête et se rit de l'archer». Je me persuadais cependant qu'elle demandait à être acceptée dans une différence qui la situe non pas seulement au-delà du Bien et du Mal, du Vrai et du faux, mais même de l'Intelligence et de son contraire.