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Auteur : Paul Steinberg
Préface : Jorge Semprun
Date de saisie : 10/01/2007
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Ramsay, Paris, France
Collection : Ramsay poche. Récit, n° 21
Prix : 6.50 €
GENCOD : 9782841148486
Sorti le : 10/01/2007
En 1943, Paul Steinberg, à la veille de ses dix-sept ans, est déporté à Auschwitz. Fait exceptionnel : il sortira vivant de ce camp d'extermination. Après plus de cinquante ans de silence, il restitue l'inconcevable, en des tableaux parfois oniriques dans leur absurdité et leur horreur, La villa pimpante et fleurie du chef de camp au milieu des charniers. Un match de boxe organisé par les SS entre Young Perez et des soldats allemands, un soir d'hiver, le public en pyjama rayé massé autour d'un ring pour voir à l'oeuvre un authentique champion du monde déporté.
Parce qu'il parle un allemand parfait, l'adolescent échappe à la première sélection. Par chance, il a pu acheter lors de son arrestation un manuel de chimie, qu'il a appris par coeur dans le train de Drancy à Auschwitz. Il réussit donc, par un coup de bluff téméraire, à se faire admettre dans le commando de chimistes qui travaille à la Buna. Il y rencontrera Primo Levi. Et Paul Steinberg aura un jour, beaucoup plus tard, la stupéfaction de se reconnaître dans «Henri», décrit par le récit de Si c'est un homme.
Mais à cette chance incroyable s'ajoute vite une habileté de vieux routier pour s'orienter dans la jungle du camp.
Ce récit, exceptionnel, distancié à l'extrême, dénué de tout pathos, est un témoignage majeur dans l'histoire de la Shoah.
Le dernier combat
J'ai rencontré Young Perez à Drancy. Il était sonné. Punch drunk, disent les Anglais. Il avait pris beaucoup de coups et, même chez les poids mouche, les coups reçus s'additionnent. Il avait la parole embarrassée et la compréhension lente et laborieuse, mais c'était la crème des types, généreux, bienveillant, souriant dans le vide comme si ses yeux étaient restés fixés sur sa gloire passée.
Il n'avait pas combattu sur un ring depuis 1937. Son dernier adversaire, à mon avis, a dû être Valentin Angelmann, alors débutant. Son titre de champion du monde datait de 1934.
Il ne devait plus lui rester grand-chose de ses gains passés. Les boxeurs sont plus cigales que fourmis. Il avait toujours eu le billet facile.
On l'avait arrêté à Belleville et, du même coup, on avait ramassé sa cour d'admirateurs, devenus par la force des choses désintéressés. Il s'agissait d'un ou deux jeunes boxeurs de seconde série, de ceux qui font les premiers combats du central - il me souvient entre autres d'un poids coq, Robert Lévy, qui me prit en amitié, d'un manager, de sparring partners et de quelques gamins sportifs en tous genres.
J'étais à l'époque fidèle lecteur de L'Auto, L'Équipe de l'époque. De l'athlétisme à la natation, de la boxe au foot, du cyclisme au basket, je suivais tout avec assiduité. Je connaissais le record de Valmy sur cent mètres, celui de Hansenne sur huit cents. Je suivais les duels de Hatot et Jesum sur cent mètres nage libre en une minute une seconde, temps qui aujourd'hui ne leur permettrait pas d'entrer en demi-finale du championnat féminin.
Les exploits d'Emile Idée ou de Goutorbe me comblaient et j'étais grand supporter de l'US Métro et du PUC en basket, de Destremeau et Petra en tennis, du Racing en foot.
C'est dire qu'avec Young Perez j'étais sur mon terrain.
Le 7 au matin, on nous a embarqués. Transport numéro 60. Mille cinquante êtres encore humains. Cinquante par wagon. Mais ce voyage, l'arrivée choc, ce qui s'est ensuivi pour ceux qui ne partirent pas en fumée le jour même, est encore une autre histoire que je raconterai si je m'en ressens. Restons dans celle-ci.
À l'arrivée à Buna, on nous colla tous, les trois cent quarante mâles de quinze à cinquante ans, en bonne santé apparente, sous la grande tente réservée aux nouveaux arrivants. Enregistrement, tatouage, training élémentaire aux saluts, à l'appel, à l'étiquette du camp. Réponse aux ordres aboyés en allemand, préparation à la trique pour les esprits lents. Je faisais mon boulot. J'ai fait enregistrer le Champion sous sa qualité d'ex-champion du monde. Robert Lévy sous la raison sociale de champion de France ; ceux qui savaient bricoler, soit comme menuisier, serrurier ou peintre en bâtiment ; moi-même comme chimiste. J'étais l'un des deux ou trois plus jeunes du lot, rose et imberbe, ce qui me valait quelques sympathies, pas toutes très avouables, chez leshauts dignitaires. D'eux, j'ai pratiquement appris tout ce qu'il fallait savoir pour survivre plus longtemps.
Au cinquième jour, le Champion fut affecté aux cuisines, sort enviable entre tous, assurant la survie alimentaire. Quelques échos glanés de-ci de-là me donnèrent à penser qu'il y avait là non pas un égard pour sa gloire sportive mais un projet. Je sus dès le lendemain ce qui se préparait. Le Champion devait se remettre en forme. Trois heures d'entraînement par jour. Corde à sauter, footing, shadow-boxing.
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