Le Jeune Homme retrace l'apprentissage intellectuel et sentimental d'un fils de bonne famille venu s'installer à Tôkyô dans l'espoir de devenir écrivain. Koizumi Jun.ichi est plongé au coeur des débats esthétiques de l'époque Meiji, une période de grands bouleversements, où la culture japonaise subit l'influence de la modernité occidentale. Parallèlement, le jeune homme va connaître ses premiers émois amoureux et une véritable initiation sentimentale à travers trois figures féminines : sa voisine, une jeune fille douce et respectable ; une geisha des quartiers de plaisirs ; enfin la veuve d'un professeur de français, à la réputation trouble, à qui il va emprunter des livres...
Texte hybride, au carrefour de diverses influences, Le Jeune Homme
relève à la fois du «roman du moi» japonais et du roman de formation européen. Il livre aussi un document important sur le bouillonnement culturel du Japon du début du XXe siècle.
Médecin, haut fonctionnaire, traducteur, historien et écrivain, Mon Ôgai (18621922) est l'un des principaux fondateurs de la littérature moderne japonaise. Après un séjour d'études en Allemagne, il publie à son retour au Japon La Danseuse (1890), récit aux résonances autobiographiques. Il récidivera avec le sulfureux Vita sexualis (1907), suivi du Jeune Homme (1910-1911). Marqué par des influences occidentales, il ne cesse de s'interroger sur la «japonité» et opère à partir des années 1910 un retour vers des valeurs plus traditionnelles, à travers l'essai et le roman historique, dont L'Intendant Sanshô (1915), adapté au cinéma par Mizoguchi Kenji, demeure un exemple célèbre.
Les courts extraits de livres : 16/07/2006
Il sortit sa montre et constata qu'il n'était pas plus de huit heures et demie. On était encore loin de l'heure à laquelle Ôishi se réveillait. Il tourna au hasard dans une ruelle et marcha en direction de la colline d'Ueno. La ruelle était bordée de baraquements sales à gauche comme à droite. Jun.ichi remarqua une échoppe où l'on faisait griller des galettes de riz et une petite quincaillerie. À un certain moment, un des battants d'une baraque servant de remise étant grand ouvert sur la rue, il dut même se mettre de côté pour passer. Des déchets stagnaient dans un caniveau sans déclivité. Des enfants malingres traînaient leur mauvaise mine, et on avait l'impression qu'ils n'avaient pas même le coeur à faire des niches. Jun.ichi songea que, même dans son pays, on ne trouvait nulle part d'endroit aussi misérable.
À force de tourner à tous les coins de rue, il finit par traverser un pont de bois qui enjambait une petite rivière et arriva dans une zone où les champs étaient pour moitié lotis, avec quelques maisons neuves dispersées qui faisaient penser à des boîtes à offrandes. Sur le mur d'une de ces bâtisses, on pouvait lire en gros caractères tracés à la peinture : «Fabrique d'instruments de musique». «Quelle différence avec ma province !» s'étonna Jun.ichi, tout en passant son chemin.
Soudain, il se retrouva au bas de la pente longeant le cimetière de Yanaka, qui faisait penser à un chemin de campagne. Le soleil traversa les nuages gris, et une lumière jaune perça le ciel dégagé avec une douceur mélancolique. «Et si je gravissais la côte pour regarder une partie d'Ueno ? Non, il n'est plus temps, je risque d'être en retard», songea-t-il, sans pour autant faire demi-tour.