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Auteur : Vénus Khoury-Ghata
Date de saisie : 00/00/0000
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-7427-6022-0
GENCOD : 9782742760220
Charlotte Etasse, élève du Cours Florent
Si les morts voulaient bien rester tranquilles, les écrivains pourraient inventer leurs histoires en toute quiétude. Hélas, au moment où Vénus Khoury-Ghata commence ce nouveau livre, elle ne soupçonne pas dans quels conciliabules ses défunts vont l'entraîner. C'est d'abord sa mère - pourtant analphabète - qui se penche par-dessus ses pages d'écriture, l'interpelle, la critique et y va de ses propres commentaires. Surgit cette maison d'enfance entourée d'orties, où planent les ombres d'un père menaçant et d'un frère trop fragile dont l'amour de la poésie fut traité, mais nullement guéri, aux électrochocs. Puis la silhouette de Jean, l'époux aimé, trop tôt et trop cruellement décédé. Et celle de M., peintre fantasque et narcissique, aux impérieuses prétentions de consolateur... Et enfin - parce que les vivants s'en mêlent aussi - le drolatique M. Boi-levent, le voisin de palier, "défenseur attitré des Indiens d'Amazonie". Et encore un marabout, un cercle littéraire, et surtout quelques chats...
Dehors, et ce n'est pas une coïncidence, la canicule accomplit dans la capitale son silencieux ouvrage.
On n'en finit pas de vivre avec ceux qui ont fait de nous ce que nous sommes. Voilà pourquoi ce roman aux inflexions très personnelles improvise une musique orphique, mystérieuse et envoûtante, oeuvre de poète autant que de mémorialiste, à lire et à entendre telle une élégie, pour que vienne la nécessaire paix intérieure.
Si le roman est l'art du mentir vrai, cette promenade poétique au pays des morts et de quelques vivants est un modèle du genre. Vénus Khoury Ghata y déploie avec grâce et élégance ses talents de conteuse, sa sensibilité de poète et son art d'habiter la langue française en la parfumant d'Orient.
L'écrivaine devant ses cahiers, ses fourneaux, son jardin fouille sa mémoire... Vénus Khoury Ghata écrit pour apaiser les tumultes de son coeur. D'une souplesse de chat, à fleur de peau et de mot, l'écriture sensuelle, sensible, parfois déchirante, souvent drôle, trace des chemins de lumière dans le bois obscur de la mémoire. Et le lecteur se laisse séduire, piéger par cette voix singulière qui le conduit au gré de sa fantaisie dans les méandres d'une vie qui, ainsi revisitée, est pure.
Je m'étais vue hochant la tête au lieu de lui expliquer que nous l'étions en tendresse seulement.
Notre conversation racontée à ses copines me valut la compassion d'une mère dotée d'une âme charitable. Elle m'attrapa à la sortie des classes pour me dire que je pouvais compter sur l'aide du Secours aux peuples déshérités, un organisme dont elle faisait partie, pour assurer un vrai logement à ma mère qui vivait dans une ruine.
Mie, une orpheline de cinq ans. Moi, orpheline à cinquante ans.
Elle est en deuil de son père et elle ne le sait pas. Je suis en deuil de ma mère et je suis inconsolable.
Je la revois surtout à la tombée de la nuit, de toutes les nuits, assise dans le cercle de la lampe à pétrole confectionnant des choses avec des restes de tissus ou de fils auxquelles elle donnera un nom plus tard en hésitant sur leur finalité. Devenue méfiante depuis qu'elle crut semer des graines de capucine en bordure des orties, le printemps venu, elle se trouva devant un rang de camomille.
Plantée dans ma page telle une fleur de champ, ma mère repousse dans chaque chapitre, dans une odeur de terre remuée, un magma de boue et de feuilles pourries, repoussera tous les ans tant que mes mots l'habilleront jusqu'au jour où elle mourra, faute d'encre, mon cahier devenant sa deuxième tombe, la première ombragée par un mûrier mâle au nord de mon pays, au nord de tous les pays, tourne le dos à une cascade bruyante.
Cascade si haute qu'elle semblait prendre racine dans le ciel. Les veuves s'y recueillaient au crépuscule. Leurs appels à leurs défunts leur revenaient doublés de leur écho. Les morts leur répondaient à travers les interstices de l'eau.
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