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Auteur : Goliarda Sapienza
Postface : Angelo Maria Pellegrino
Traducteur : Nathalie Castagné
Date de saisie : 26/08/2006
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : V. Hamy, Paris, France
Prix : 24.00 € / 157.43 F
ISBN : 978-2-87858-215-4
GENCOD : 9782878582154
Un météore éblouissant, le livre d'une vie qui commence ainsi : Et voyez, me voici à quatre, cinq ans traînant un bout de bois immense dans un terrain boueux. Il n'y a pas d'arbres ni de maisons autour, il n'y a que la sueur due à l'effort de traîner ce corps dur et la brûlure aiguë des paumes blessées par le bois. Je m'enfonce dans la boue jusqu'aux chevilles mais je dois tirer, je ne sais pas pourquoi, mais je dois le faire. Laissons ce premier souvenir tel qu'il est : ça ne me convient pas de faire des suppositions ou d'inventer. Je veux vous dire ce qui a été sans rien altérer.
«Dans le fond, on se croit presque dans une version XXe siècle d'Angélique, Marquise des anges, Modesta incarnant une Angélique un peu moins salope et un peu plus pragmatique. Dans la forme, ça débute comme un Candide féminin très anti-clérical et ça se poursuit comme une saga classique et fluide, pleine de rebondissements, passionnante ou harassante (c'est selon), avec un climax de suspens à la fin de chaque chapitre. L'Art de la joie est loin d'être un livre révolutionnaire dans la forme et, s'il l'est soit-disant "idéologiquement", cela pose encore d'autres problèmes : disons qu'il appartient à l'ordre du symptôme plutôt qu'à celui de la vision, à la nostalgie d'une lutte ayant aujourd'hui quasiment triomphé dans toute métropole plutôt qu'à une brûlot subversif atemporel. Cela n'enlève rien à sa valeur de témoignage, à la virulence qui a dû être la sienne, au plaisir qu'on peut éprouver à vivre ce type de roman-fleuve qui sait incarner une multitude de personnages en dévoilant leurs ambiguïtés psychologiques ; disons simplement que sa résurgence ne révèle finalement rien de vraiment significatif...»
Il y a des livres qui nous tombent dessus comme des météores, qui nous éblouissent et nous brûlent. Pendant dix ans, Goliarda Sapienza - née à Catane (Sicile) en 1924 dans une famille d'anarcho-socialistes - a peaufiné cet admirable Art de la joie sous la lucarne d'une mansarde romaine, mais elle n'a pas eu le bonheur de le voir publier dans son pays : boudé par les grands éditeurs, le roman a dû attendre deux longues décennies avant de sortir de son purgatoire... Avec ses 600 pages torrentielles, secouées par une indomptable énergie, L'Art de la joie est un hymne à la sensualité, à l'intelligence subversive, à l'insoumission sexuelle et sentimentale. C'est aussi un grand roman politique qui raconte la naissance du féminisme en Italie, les combats contre le fascisme, les espérances socialistes. Tout ça sous le regard d'une princesse divinement sulfureuse, qui ne cesse de flirter avec le diable pour que la vie, ici-bas, ne soit pas un enfer.
Ce mot de «joie» qui définissait, selon Tocqueville, le caractère des Français avant la Révolution, il revient aujourd'hui à un grand écrivain italien, Goliarda Sapienza (1924-1996), de nous en faire redécouvrir la saveur oubliée. Au moment où le bonheur démocratique a le moral en berne, il faut se laisser conduire dans ce voyage déroutant, qui passe par la Sicile et sa volupté ténébreuse, pour comprendre enfin tout ce que nous aurions perdu des plaisirs d'autrefois.
C'est entre 1967 et 1976 que Goliarda Sapienza a écrit, à Rome, ce roman de plus de 600 pages - toute l'histoire de l'Italie du XXe siècle. Longtemps, les éditeurs de la Péninsule ont refusé de publier ce qu'ils considéraient comme un «ramassis d'insanités», où il n'est question que du désir sans tabou d'une femme esclave de son corps. Finalement publié en 1998, le livre est considéré aujourd'hui comme un chef-d'oeuvre de la littérature nationale, la version féminine et contemporaine du Guépard, le roman de Tomaso Di Lampedusa, qui fut publié à la fin des années 50... Dans L'Art de la joie, la princesse Brandiforti vient de loin. Une enfance souillée par un père qui la viole ; un isolement dans un austère couvent sicilien, véritable mouroir du désir ; le placement dans une famille d'aristocrate où on l'utilise pour donner du plaisir à un prince impotent. La petite orpheline Modesta, martyre d'une Sicile clanique et incestueuse, deviendra par l'aléa du destin l'héritière de la famille Brandiforti.
Mais comment ne pas se révolter contre cette terre archaïque qui l'a fait tant souffrir ? Ce qui aurait dû la conduire à trouver dans les révolutions du siècle l'exutoire de sa vengeance, l'amène au contraire à explorer dans l'alcôve, soumise aux lois de son corps, le remède à cette haine de soi qui la ronge...
Si la Sicile nous a habitués aux cas littéraires, on peut s'étonner tout de même de l'apparition inattendue de ce vaste roman, surgi de nulle part, et qui, après avoir été refusé par les grands éditeurs italiens, s'est imposé à titre posthume, par un bouche à oreille lent, mais sûr. Est-ce un nouveau Guépard, autre chef-d'oeuvre qui ne fut lu qu'après la mort de son auteur ? Est-ce un nouveau Horcynus Orca, fameux monstre littéraire de Stefano D'Arrigo (encore inédit en français) ? C'est une incontestable découverte, un survol phénoménal de l'histoire politique, morale et sociale de l'Italie, sous le regard d'une narratrice sicilienne merveilleuse dans ses élans parfois rationnels, parfois passionnels, et c'est la révélation d'un tempérament d'écrivain hors pair... Les dimensions de L'Art de la joie et son ambition ne sont peut-être pas les seules causes de la défiance éditoriale. La personnalité écrasante de l'auteur et la psychologie de sa protagoniste, Modesta, sont faites pour déranger. Trop d'exaltation et de crudité dans les scènes sexuelles, trop d'intelligence et de liberté. Oui, il y a de très longs dialogues, oui, des scènes oniriques où l'on quitte terre, oui, des tabous sexuels et familiaux transgressés, l'amour conçu comme un absolu charnel, la vie confrontée des petites gens et des aristocrates, des militants socialistes et des premières féministes, il y a un viol, des amours entre femmes, des tentatives de suicide, oui, il y a Stendhal et Kerouac, la littérature russe et Edgar Allan Poe. Et cela n'a pas plu ?... Historique, parce que Goliarda Sapienza veut, explicitement, décrire et comprendre des mouvements sociaux, à travers la libre circulation de son personnage, entraîné par sa sincérité et son courage, dans plusieurs milieux de Catane... Littéraire, parce que le rythme de narration est commandé par le style, animé de l'intérieur... Un style généreux, si l'adjectif ne paraît pas désormais galvaudé. Et qui nous arrive en français dans une traduction précise, fluide et lyrique.
Quelle joie que ce «pavé» si léger par sa grâce, venant éclairer la rentrée littéraire ! «L'art de la joie», en tête des ventes en Italie, conte le destin d'une femme née le 1er janvier 1900 en Sicile, dont le prénom restera inoubliable : Modesta. Voix claire résonnant tout au long du livre, regard insatiable de curiosité, chair ardente, coeur battant, la force de caractère de l'héroïne embrase le lecteur de ces 630 pages, dans sa libre traversée du XXe siècle européen.
La voici. Nous parlant du fin fond de cette Sicile où elle grandit, délaissée par une mère réservant ses caresses à sa soeur handicapée. La petite fille précoce raconte sa découverte du plaisir qui l'ouvre à une joie de vivre dont rien ne saura plus l'écarter... Mais d'où nous vient ce livre aussi beau que méconnu ? D'Italie, où il parut en 1997, quelques mois après la mort de son auteur... Félicitons les énergies éditoriales qui ont porté jusque dans nos librairies ces pages vibrantes.
Récit d'apprentissage, saga historique, roman érotique, philosophique, autobiographique ? L'Art de la joie est tout à la fois : oeuvre chaotique d'une conteuse et comédienne sicilienne prolifique - Goliarda Sapienza (1924-1996) -, qui y dépeint avec une liberté folle le destin mouvementé de Princesse Modesta... Devenue fière aristocrate à force de séduction, elle aura tout vécu de son siècle, du fond de sa Sicile natale... Goliarda Sapienza a concocté une spectaculaire galerie de situations. Osant avec audace ellipses, mélanges de points de vue, associant volontiers les vivants et les morts ou même les dialogues de théâtre, elle forge une ensorcelante langue brute. Car, sous le déluge de mots, la romancière sait faire naître comme par magie un étrange désir de vie. De joie. Peut-être de sagesse.
C'est un voyage dans le Novecento italien (en fait la première moitié), le vécu d'un siècle saisi par le corps, par l'intelligence du corps d'une femme, comme une traversée de la mer à la nage. Etres et choses ; hommes, femmes, enfants ; croûte craquelante d'une terre sismique ; vagues méditerranéennes de Sicile : c'est un monde tactile et onirique, aux abîmes scandaleux, qui effleure la peau jusqu'au cri de celle qui (se) raconte, et, coulant entre les cuisses, lui apporte toutes les délices. Il se laisse lire aussi comme un manuel de libération sexuelle, sociale, intellectuelle : l'Art de la joie justement en écho à l'art de la fugue de Bach. Une géométrie des affects qui destitue les passions tristes pour crier encore et encore son oui à la vie. Publié posthume en 1998, vingt ans après la fin de sa rédaction, l'Art de la joie est surtout un roman qu'on a refusé d'éditer du vivant de son auteur, parce qu'il n'était ni en avance ni en retard sur son temps mais simplement ailleurs. D'autres (mauvaises) raisons sont entrées en compte, tenant à la «monstruosité» du livre ou de celle qui l'a écrit, Goliarda Sapienza, d'abord sublime actrice de théâtre et de cinéma, puis, poétesse et romancière voulant saisir les temps qui changent. Quelque peu «maudite», Goliarda Sapienza voulait, simplement, vivre, et l'écriture est venue, comme un pis-aller, suturer une vie qui partait en lambeaux... Il ne s'agit plus pour Goliarda Sapienza qui écrit dans les années montantes du féminisme d'émancipation de la femme mais de sa libération, d'amour libre plutôt que de liberté sexuelle. Ainsi, même les mal-pensants ont pu être choqués par la naturalité, voire la crudité de quelques étreintes dans ce grand roman d'idées assumées, tout comme par un certain masochisme interchangeable des positions amoureuses, l'anticléricalisme militant, et plus généralement l'amoralisme diffus mâtiné d'un radicalisme de classe un peu confus.
Figure de femme hors norme, Modesta a été créée alors qu'auteurs et critiques ne juraient que par la désintégration du personnage et son engloutissement dans une intrigue narrative elle-même défaite bref annonçaient la mort du roman. Cependant Modesta est une Bovary échappant à sa glauque province, une madame de Raynal qui n'a cure du péché, une Orlando ignorant les préjugés, une lady Chatterley férue de politique et d'histoire... Des fleuves entiers de la littérature occidentale sont venus confluer dans l'Art de la joie, lui conférant comme une respiration océanique : «Le silence blanc des thonaires abandonnés, mis à l'écart par la mer et les hommes, mais toujours parcourus par les fantômes des thons qui restent là à chercher la raison de leur vie et de leur mort, les courants éternels des mers qui se rencontrent autour de l'île et tantôt l'enserrent, tantôt la libèrent, changeant toujours d'intensité et de couleur.»...
Tout est extraordinaire dans ce livre, le titre d'abord, «l'Art de la joie», qui semblerait convenir à un essai philosophique. Mais il s'agit bien d'un roman, un vrai, qui vous emporte et vous tourneboule, un roman plein de fièvre et d'intelligence, très concret, très visuel, érotique et familial, psychologique et politique, enraciné dans une île peuplée d'amandiers sauvages et de vendettas. Un roman qui nous apporte le regard d'une femme exceptionnelle sur notre vie, nos préjugés, notre actualité. Plus qu'un roman, «l'Art de la joie» est une saga, avec les grâces et les fureurs qui appartiennent à ce genre indéfiniment renouvelable, avec le vertige qui vient du passage accéléré desgénérations... Pas moins de 640 pages, en comptant l'émouvante postface de celui qui fut son dernier amour, Angelo Maria Pellegrino, devenu responsable de l'établissement du texte. Le tout sous la fameuse couverture encadrée de rouge de Viviane Hamy, qui ressemble à son auteur pour son courage et son indépendance.
Voici donc un hymne à la Sicile et à ses accouchements difficiles à travers les tourments du XXe siècle... Terre de sang et de feu, de lumière et de secrets, la grande île de Modesta, la narratrice, est une fête pour les sens... Prédisons que cet ovni aura le destin d'un livre culte et que la princesse Modesta deviendra une figure mythique possédant tous les âges de la vie, une force de la nature devenue vieille dame indigne, ou plutôt une grand-mère universelle. Rien de mièvre... Angelo Maria Pellegrino nous apprend que Goliarda Sapienza n'a pas eu d'enfants. Le personnage de Modesta serait donc une sorte de sosie, un double rêvé. Ce décalage entre la romancière et sa narratrice fait de ce livre-univers plus qu'un événement littéraire, un événement existentiel.
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