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Auteur : Serge Daney
Date de saisie : 13/07/2012
Genre : Cinéma, Télévision
Editeur : POL, Paris, France
Collection : Trafic
Prix : 35.00 €
ISBN : 978-2-8180-1634-3
GENCOD : 9782818016343
Sorti le : 21/06/2012
Ce troisième volume de La Maison cinéma et le monde poursuit la publication des textes de Serge Daney non recueillis de son vivant, signés de son seul nom et parus, pour l'essentiel, dans le journal Libération, au moment où il devient l'un des responsables du service Culture et de la page Rebonds du quotidien. Il continue d'écrire sur les films qui sortent en salles chaque semaine mais revisite aussi ceux, plus classiques, qu'il passe au crible de la télévision dans sa chronique des «Fantômes du permanent». Il persévère dans ses voyages et son travail, occasionnel, de grand reporter mais s'engage plus encore dans le décryptage de l'information, de la publicité et des médias.
Si la maison cinéma s'ouvre ici, comme jamais, sur le monde, c'est que de la «Politique des auteurs» Serge Daney a su retenir la politique au moins autant que ses auteurs. Cet art de la mise en scène qu'il a appris des films informe désormais totalement son regard et son écriture critique quel qu'en soit a priori l'objet. En témoignent exemplairement les articles du «Salaire du zappeur» ou les deux séries de textes consacrés à la médiatisation de la révolution roumaine et à celle de la guerre du Golfe.
On trouvera enfin dans ce recueil certaines des mises au point les plus approfondies de Serge Daney sur la Nouvelle Vague et ses suites, sur les relations compliquées du cinéma et de la télévision, sur la photographie et la bande dessinée, et, plus généralement, sur l'opposition de l'image et du visuel.
Ce nouvel et ultime recueil des articles de Daney dans Libération - les dernières années de sa vie - montre comment cette vigilance, d'abord appliquée au cinéma, a élargi son champ, au rythme d'un quotidien. Toute info est susceptible de passer au scanner, y compris la nomination saugrenue d'Adjani, astre absolu et mystérieux du cinéma français, en 1986, à la tête de la Commission d'avance sur recettes... Les programmes télé sont disséqués : sport, JT, publicité, émissions politiques, divertissements. Ces textes sont bien ceux d'un moraliste, mais pas seulement. Une joie conquérante, une curiosité dévorante accompagnent l'idée qu'il n'existe pas de mauvais objet de pensée, que rien du paysage médiatique n'échappe à l'analyse approfondie. Daney est l'un des grands pionniers indépassables de ces «décryptages» aujourd'hui omniprésents. Il faut le lire pour ça aussi...
Le critique ciné officie toujours avec éclat, à la charnière de ces années 1980 et 1990.
Les derniers écrits, couvrant les " années Libé ", du critique de cinéma mort il y a vingt ans, le montrent s'intéressant à tout, mais toujours cohérent...
" Ciné-fils ", comme il s'est lui-même défini, Serge Daney (1944-1992) s'est ouvert au monde depuis l'intérieur des salles obscures et a voué sa vie d'adulte à " rendre honneur " aux films qu'il a aimés. D'abord au sein des Cahiers du cinéma dès 1964, comme critique puis rédacteur en chef, ensuite au sein de Libération à partir de 1981 et, enfin, dans Trafic, la revue qu'il créa en 1991 alors qu'il se savait condamné par le sida. Mais aussi à la télévision, notamment dans un entretien mythique avec Régis Debray qui contribua à propager sa légende. Après avoir prophétisé la mort du cinéma, ce divertissement des masses qui fut en même temps l'art majeur du XXe siècle, Daney a fini par en prendre acte. Durant ses " années Libé ", et sans cesser d'écrire sur le 7e art, il s'est intéressé au petit écran et, à partir de lui, à la publicité, à la politique, au sport, à la psychanalyse, à d'autres formes d'art... Sa pensée n'a rien perdu de son acuité. Sa propension à rebondir sans cesse, à retourner les idées reçues trois fois par page plutôt qu'une, et avec humour, non plus. Bien au contraire.
LE SOULIER DE SATIN TOUCHE AU BUT
Manoel de Oliveira, Le Soulier de satin.
Le galion Soulier de satin ayant remonté tous les fleuves des festivals croise dans les eaux territoriales parisiennes. La version longue du film de Manoel de Oliveira, fidèle en tout à Claudel, est un système des beaux-arts à elle toute seule. Embarquez-vous, que diable !
«Deus escreve direito por linhas tortas», dit le proverbe portugais que Claudel commence par citer. A force d'écrire droit avec des lignes tordues, Dieu, Claudel et Manoel de Oliveira sont tombés juste. La véritable entrée de l'Espagne et du Portugal dans le Marché commun (forme, même douanière, de l'Europe) n'a pas eu lieu, il y a quelques jours, dans quelque antichambre de l'ex-province des Flandres, mais commence, dès aujourd'hui, sur trois écrans parisiens. Sur la pointe des pieds, certes, mais chaussées d'un (seul) Soulier de satin. Ensemble, comme ensemble ils furent tenus sous le joug acariâtre de Philippe II en cette fin de XVIe siècle où Claudel situa son «action espagnole en quatre journées». Européen, le soulier le fut d'emblée. Sans deux télévisions (allemande et suisse), les coups de pouce mécéniques de deux ministres de la Culture (français et portugais), l'inaltérable goût du défi d'un producteur (Branco) et la main ferme de l'artiste (Oliveira), cette entrée-là n'était pas possible.
«Qu'ont-ils à apporter ?» (à part quelque vinasse et de l'inflation), se demandent les déjà-Européens, plus modernes et mieux nantis. «Qu'avons-nous à apporter ?», se demandent les Espagnols et les Portugais, résignés à cette Europe qu'ils ont pourtant rêvée avant tout le monde. Des fiertés devenues de la maladresse, des grandeurs rétrécies, de vieilles pierres et des dorures. Mais n'ont-ils pas su - un temps - quelque chose de cette modernité qui les laisserait loin derrière ? Est-ce la péninsule qui, vidée de ses dictatures, fait sans bruit son entrée en Europe ? Et si c'était aussi l'Europe démocratique et postmoderne qui, étonnée de ne plus vivre que des simulacres, regagnait le double berceau baroque de sa naissance ? Autrement dit : pourquoi, face aux Buñuel, Ruiz ou Oliveira, avons-nous toujours cet air de duduches leurrables dès qu'il s'agit de dire que «la vie est un songe», que la scène est un monde, que l'illusion est la règle et que Dieu, s'il existe, a le sens de l'humour ?
Reculer pour mieux entrer
Tout cela pour dire qu'avant d'être une expérience esthétique mettant (une fois de plus) cul par-dessus tête les fameux «rapports» entre théâtre et cinéma, avant d'être une épreuve pour le spectateur d'aujourd'hui, à ce point déshabitué de la durée que toute grandeur lui paraît «longueur», avant d'être un de ces objets vite dits «inclassables» que les festivals se disputent mais que le public ne sait plus caser dans l'emploi du temps de sa (chienne de) vie, Le Soulier de satin est un film qui tombe - et qui sonne - juste. Il n'y a même aucune raison de bouder le débat politique qu'il ravive. De «l'Europe, pour quoi faire ?» à «qu'est-ce qu'une civilisation européenne dont le rayonnement ne serait pas l'autre face de l'expansionnisme ?», Claudel avait bien sa réponse (coloniale). Citoyen d'une nation qui ne peut s'enorgueillir d'aucune victoire militaire (au point qu'il eut le projet de tirer un film de cette collection de défaites : Non ou la Vaine Gloire de commander), Oliveira doit bien avoir les siennes.
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