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Auteur : Robert Louis Stevenson
Préface : François Rivière | Emmanuel Roussel
Traducteur : Charles-Noel Martin | Guillaume Villeneuve
Date de saisie : 16/07/2012
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Robert Laffont, Paris, France
Collection : Bouquins
Prix : 29.00 €
ISBN : 978-2-221-12645-5
GENCOD : 9782221126455
Sorti le : 24/05/2012
À travers les deux nouvelles et les quatre romans réunis dans ce volume se déploie un Robert Louis Stevenson (1850-1894) méconnu, dont Borges affirmait qu'il lui avait procuré ses plus grands plaisirs de lecture. Les Gais Lurons et Olalla sont de courts récits qui comptent parmi les joyaux de l'auteur, qui les considérait comme ses «premières réussites» en matière de fiction. Le Trafiquant d'épaves et Le Creux de la vague ont été salués par Jack London comme des chefs-d'oeuvre. Ils mettent en lumière un Stevenson s'éloignant à grands pas du modèle victorien pour entrer avec assurance dans le roman moderne. Hermiston le juge pendeur et Saint-Yves ou le Prisonnier d'Édimbourg - qui était devenu inaccessible au lecteur français - présentent une importance majeure pour la compréhension de son oeuvre. Hermiston nous montre un styliste plus proche de Melville ou de Kafka que des maîtres du récit d'aventures, tandis que Saint-Yves exprime une profonde nostalgie pour son Écosse natale. Ce recueil se complète enfin d'un précieux document littéraire, resté depuis toujours inédit dans notre langue : le portrait intime de l'écrivain par son beau-fils et collaborateur Lloyd Osbourne.
François Rivière est romancier et auteur de biographies (Agatha Christie, J. M. Barrie, Patricia Highsmith). Collaborateur au Figaro littéraire, il est aussi membre du comité éditorial de la collection «Bouquins».
Emmanuel Roussel enseigne le français. Il se passionne depuis longtemps pour la littérature anglo-saxonne, notamment pour les oeuvres de Stevenson et de Joseph Conrad.
Ce nouveau recueil, présenté par François Rivière et Emmanuel Roussel, contient des perles. Ainsi les deux longues nouvelles que l'auteur considérait comme ses premières réussites, «Ollala» et «les Gais lurons», où le tumulte intérieur de personnages fait écho au déchaînement des éléments. La mer, les îles, les naufragés, les vagabonds des plages et les contrebandiers restent au centre de l'oeuvre de ce maître du roman d'aventures qui selon Emmanuel Roussel «a troué le ciel victorien et plongé les îles du Pacifique dans les ténèbres de la conscience, voire de l'inconscience».
Dans sa préface au volume, François Rivière dit que Stevenson, aux Samoa, fut un «vieil adolescent» devenant, lui qu'on voulait cantonner à un simple auteur pour enfants, un «écrivain pour écrivains». Ce n'est pas contradictoire : avant que les deux hommes ne deviennent amis proches, Stevenson fit à Henry James «une humble remontrance» littéraire où il disait de l'auteur du Tour d'écrou que celui-ci «n'a jamais été un enfant» (puisqu'«il n'a jamais été à la recherche d'un trésor enfoui»). C'est comme si Stevenson écrivait pour tous ceux qui ont été enfants, aussi bien ceux qui le sont encore que ceux qui sont devenus écrivains...
De précieuses introductions d'Emmanuel Roussel mettent en scène chaque oeuvre de Stevenson.
Eilean Aros
Ce fut par une belle matinée de la fin de juillet que je me mis en route vers Aros pour la dernière fois. Une barque m'avait déposé la veille à Grisapol ; je déjeunai tant bien que mal à la petite auberge, y laissai tout mon bagage, en attendant une occasion de revenir le chercher par mer, et commençai d'un coeur léger la traversée du promontoire.
J'étais loin d'être natif de ces parages, car mon ascendance provenait exclusivement des basses-terres. Mais un mien oncle, Gordon Damaway, dont la jeunesse fut dure et pauvre, avait navigué quelques années, avant d'épouser une jeune femme des îles. Celle-ci s'appelait Mary Maclean ; elle était l'unique héritière de sa famille ; et lorsqu'elle mourut en donnant le jour à une fille, la ferme entourée par la mer, Aros, demeura en la possession de son mari. Ce domaine lui rapportait juste de quoi vivre, comme je le savais très bien ; mais mon oncle était un homme que le mauvais sort avait toujours poursuivi ; encombré qu'il était de ce jeune enfant, il n'osait tenter de recommencer sa vie ; et il restait en Aros, à se ronger les ongles, face à face avec son destin. Les années s'accumulèrent sur sa tête dans cet isolement, sans lui apporter ni aide ni réconfort.
Cependant, notre famille s'éteignait, dans les basses-terres ; il n'y a guère de chance pour tous ceux de notre race ; et peut-être mon père fut-il le plus heureux, car non seulement il mourut le dernier, mais il laissa un fils de son nom, et quelque argent pour l'élever. J'étais étudiant à l'université d'Édimbourg, vivant assez bien de mes ressources, mais sans parent ni allié, lorsque la nouvelle de mon existence arriva jusqu'à l'oncle Gordon sur son Ross de Grisapol ; et comme c'était un homme qui estimait avant tout sa parenté, il m'écrivit le jour même où il apprit mon existence, et me manda que je devais considérer Aros comme ma propre maison. Voilà comment j'allai passer mes vacances dans cette partie du pays, si loin des plaisirs de toute société, entre les morues et les coqs de bruyère ; et voilà pourquoi, mes études achevées, j'y retournais d'un coeur si léger, en ce jour de juillet.
Le Ross, comme nous disons, est un promontoire assez étroit et peu élevé, mais demeuré toujours aussi sauvage que le jour de sa création. De chaque côté, la mer est profonde, pleine d'îles et d'écueils hérissés de dangers pour les navires ; et vers l'est, de très hautes falaises le dominent, avec le grand pic de Ben Kyaw. Ces mots signifient, paraît-il, en langue gaélique, la Montagne du brouillard, et le nom lui convient tout à fait. Car ce sommet, qui a plus de trois mille pieds de haut, ramasse tous les nuages que le vent amène du large ; il m'est arrivé bien souvent de croire qu'elle les produisait d'elle-même ; car lorsque le ciel était pur jusqu'à l'horizon, il restait toujours un flocon sur Ben Kyaw. De cette montagne sourdait aussi de l'eau, ce qui la rendait marécageuse jusqu'au sommet. Je nous ai vus assis au grand soleil sur le Ross, alors que la pluie tombait comme un crêpe noir sur la montagne. Mais son humidité la faisait souvent paraître plus belle à mes yeux ; car lorsque le soleil la frappait en plein, ses rochers mouillés et ses cours d'eau étincelaient comme des diamants jusqu'à la distance d'Aros, à quinze milles.
La route que je suivais était une piste à bestiaux. Elle faisait des détours qui doublaient presque la longueur de mon trajet ; elle franchissait des crevasses du rocher, qu'il fallait sauter, et des fonds détrempés où la mousse venait jusqu'aux jarrets On ne voyait de culture nulle part, et pas une maison sur les dix milles de Grisapol à Aros. En fait, il y avait des maisons, au moins trois ; mais elles se trouvaient si loin de la piste, sur la droite ou sur la gauche, qu'un étranger ne pouvait soupçonner leur existence. Une grande partie du Ross est couverte de gros blocs de granit, dont certains plus hauts qu'une maison à étage, serrés les uns contre les autres, avec un fouillis de fougères et de bruyères dans leurs intervalles, où nichent les vipères.
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