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Auteur : Jacqueline de Romilly
Date de saisie : 11/07/2012
Genre : Littérature, essais
Editeur : Ed. de Fallois, Paris, France
Collection : Essais
Prix : 16.00 €
ISBN : 9782877067966
GENCOD : 9782877067966
Sorti le : 09/05/2012
Quelques années après les événements de Mai 1968, où le doute s'était emparé des esprits - crise universitaire, crise sociale, crise des valeurs -, Jacqueline de Romilly a tenu à nous dire, dans un texte bref et plein de fougue, ce que la crise lui avait au contraire révélé, sa foi dans l'homme, son esprit, sa liberté, son goût de la vérité et du bien, bref, ses convictions.
Resté inédit jusqu'à aujourd'hui, ce livre permettra à ses lecteurs fidèles de retrouver sa personnalité chaleureuse et résolue.
Les quatre chapitres de cet essai évoquent successivement l'émerveillement grec devant la lumière, le bonheur qu'assure la solidarité entre les citoyens, les joies et les bienfaits de la littérature, et la nécessité de la transmission du passé pour enrichir la modernité.
Loin de toute polémique, ce livre est un appel à une nouvelle forme d'humanisme, conjuguant rationalisme et affectivité sereine, nourri des acquis du passé, où chacun se sente acteur de sa propre histoire comme de l'aventure collective à laquelle il participe - en somme un appel au sursaut !
Incisif, l'ouvrage posthume de l'émérite helléniste sur l'expérience de Mai 68 reste d'actualité.
A l'instar d'un livre comme celui de Raymond Aron, par exemple, La Révolution introuvable (Fayard, 1968), écrit lui dans le feu des manifestations soixante-huitardes, le Ce que je crois de Jacqueline de Romilly est une vigoureuse critique de l'esprit du temps, un rejet de ses valeurs, une déploration de ses oeuvres. Bref, dans le contexte de son écriture, c'est un texte parfaitement "réac", comme on ne dit plus, et l'on comprend qu'il ait tardé à trouver un éditeur. Lu aujourd'hui, ce Ce que je crois apparaît plein de fulgurances prémonitoires, ses alarmes sonnent justes, son optimisme "malgré tout" revigore, et il est, en somme, d'une rafraîchissante actualité.
Elle avait encore quelque chose à nous dire, à nous transmettre. Jacqueline de Romilly, la célèbre helléniste et académicienne, décédée en 2010 à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans, avait écrit en 1974 un Ce que je crois . Elle n'avait pas souhaité, à l'époque, le publier. Son éditeur et ami, Bernard de Fallois, qui avait déjà pris l'heureuse initiative de publier un livre posthume consacré à la mère de Jacqueline, (Jeanne), vient d'éditer ce «credo», plein de lumières et d'ombre. Nourri d'une foi dans l'homme mais d'une inquiétude face à une «modernité» discutable pouvant conduire à une forme de barbarie...
Le meilleur de cet ouvrage est le témoignage de ce que la fréquentation permanente des oeuvres de la Grèce classique lui a enseigné, à commencer par la lumière, la passion du soleil qui éclaire toute vie, la beauté et le bonheur de la langue, à la fois «rigoureuse et souple», la formidable émergence d'une culture fondée sur le désir de «comprendre» comment fonctionne l'homme, sans négliger le tragique de toute existence.
VOIR LA LUMIÈRE
Je crois d'abord que la vie est belle et mérite d'être aimée. Cela ne veut pas dire que tout y soit rose. Mais ce qui me choque est que l'on n'en poursuive pas les beautés, obstinément.
On pourrait croire qu'une telle attitude va de soi : je m'aperçois qu'elle est, au contraire, de moins en moins répandue. Parce que l'on blâme la société, parce que l'on sent tout ce que le monde a d'absurde, parce que l'on doute de pouvoir jamais communiquer avec plénitude, on désespère - ou bien, en langage plus moderne, on est dégoûté. Et le bonheur se confond alors avec un confort bourgeois dont on ne veut plus. Les héroïnes d'Anouilh et les héros de Montherlant, avec leur refus du bonheur, les personnages de Ionesco, aux prises avec une illusion toujours folle et toujours déçue, sont le symbole de ce dégoût. L'alibi de la drogue et du bruit en sont sans doute les effets ; le goût de la violence aussi. Et parler du bonheur de vivre paraît à beaucoup une offense contre la souffrance d'autrui.
J'aurais pu céder, moi aussi, à cette amertume. J'ai eu ma part, et bien comptée, des malheurs du temps. J'ai perdu mon père dans la première guerre, qui a tué également et le frère de ma mère et le frère de mon père. J'ai vécu la seconde guerre - et, qui plus est, comme Juive. J'ai compté dans ma vie privée pas mal de déboires, dont beaucoup étaient la conséquence indirecte de la guerre. Je me suis passionnée pour mon métier de professeur ; et on me l'a ruiné entre les mains, à coups d'attaques et de réformes. Quant au grec qui m'est si cher, je l'ai vu, après une carrière tout entière consacrée à le diffuser, brusquement écarté des études, pour des raisons, ici encore, que l'on disait liées aux difficultés du temps.
De tout cela je ne me plains pas outre mesure. Je sais qu'il en est toujours ainsi. La vie est toujours difficile. Les bonheurs s'y doublent de leur contrepartie de souffrance, en sorte que les lots, pour finir, semblent équivalents : si l'on a la chance d'avoir une famille, qui vous aide et vous entoure, on doit à son tour l'aider à supporter ses épreuves diverses ; si l'on a la chance d'avoir des enfants, avec toutes les joies qu'ils vous donnent, on est exposé aux déboires qu'ils risquent de vous apporter, quand ils sont malades, quand ils rencontrent des échecs, quand ils se retournent contre leurs parents. Toutes les passions vous enrichissent mais vous usent. On ne peut pas gagner sur tous les tableaux. Quant aux désordres du temps, je voudrais bien savoir quelle génération y a jamais échappé. Un de mes étudiants, lors de la guerre d'Algérie, se plaignait d'appartenir à une génération si lourdement éprouvée : je lui racontais les crises de l'avant-guerre, l'instabilité d'une paix menacée, la guerre... Tous les temps sont des temps de désordre ; et la paix est toujours à venir, de même que la prospérité.
Un jour, je regardais un rocher tout juste couvert par la mer et auquel s'accrochaient des algues. Les pauvres algues ! La vague montait puis redescendait, les tirant brutalement vers le bas, tordues, presque arrachées, et les laissait à sec. Puis la vague remontait, et, aussitôt projetées vers le haut, elles se rouvraient dans la mer, pour un instant. Et je me disais : pour nous, il en est ainsi. Cela tire, mais nous tenons ; cela continue indéfiniment, mais, à chaque instant, on peut à nouveau s'épanouir et reprendre force.
La vie est ainsi, et pourtant je l'aime. Ma vie a été ainsi, et pourtant j'ai été heureuse. Encore maintenant, au plus fort des fatigues et des soucis, des joies ne cessent d'y éclore.
Les Grecs, je crois, m'ont aidée à préserver ces joies. Car ils ont eu, précisément, le courage d'aimer la vie et le bonheur, sans pour autant embellir les choses, sans jamais perdre de vue les cruautés de l'existence, tout au contraire.
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