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Auteur : Sonia Kronlund
Date de saisie : 07/02/2012
Genre : Sociologie, Société
Editeur : Actes Sud, Arles, France | France-Culture, Paris, France
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 9782330002558
GENCOD : 9782330002558
Sorti le : 08/02/2012
Savez-vous que lorsqu'un employé des services publics donne son nom et sa ligne téléphonique directe aux usagers pour leur éviter de devenir fous lorsqu'ils appellent le numéro officiel surtaxé (où personne ne leur répondra de toute façon), c'est un acte de résistance politique ou une forme de désobéissance civile ? Que les ouvriers qui fabriquent neuf cents tonnes de lessive par jour des marques comme Skip, Omo, Persil et Coral reçoivent chaque année un baril de lessive en cadeau de Noël ? Que quand les hommes font l'amour avec des prostituées, ils leurs disent fréquemment "je t'aime" et "merci" ? Savez-vous qu'il est interdit aux secrétaires téléphoniques regroupées dans les call-centers d'utiliser des phrases contenant des négations telles que : "il n'est pas là" ou "ne quittez pas", et qu'à la place elles doivent dire : "il est absent" ou "veuillez patienter" ?
Ceux qui ont écouté Les Pieds sur terre, la demi-heure quotidienne de documentaire que je produis sur France Culture, connaissent ces histoires. Ce sont des histoires que personne n'aurait pu inventer, même avec l'imagination sociologique la plus fertile, des nouvelles du réel, des fictions documentaires, des récits du merveilleux quotidien. Je ne sais pas si elles sont vraies ou fausses, si elles expriment quelque chose de "profond" relativement à l'état présent de notre société, ou si elles sont purement anecdotiques. Tout ce que je sais, c'est qu'elles révèlent l'existence d'une parole différente, celle de personnes qu'on n'entend jamais vraiment, et dont j'ai aimé la profonde humanité, les contradictions, la force de résistance.
Ce livre est un exercice d'admiration pour ceux qu'on n'a pas l'habitude d'admirer, un hommage à l'intelligence et au courage des gens simples que l'on dit ordinaires mais qui sont les personnes les plus surprenantes qui soient et que je côtoie chaque jour depuis dix ans dans Les Pieds sur terre.
Normalienne et agrégée de lettres, Sonia Kronlund a collaboré à l'écriture de scénarios, participé à la réalisation de nombreux documentaires à la radio et la télévision, et produit depuis 2002 d'émission quotidienne Les Pieds sur terre, sur France Culture.
HENRIETTE ET DANIEL,
LES COSMONAUTES DE RAVEL
4 septembre 2002, La Courneuve, arrêt de tramway "Cosmonautes", cité des 4 000, barre Ravel. Daniel, un homme d'une cinquantaine d'années, voix un peu pâteuse, tire un Caddie rouge. Un gars qui passe... Henriette, la mère de Daniel, voix un peu chevrotante.
LE GARS QUI PASSE : Ce qu'il y a écrit sur les murs ? Ah ! ben c'est les insultes qu'il y a dans tous les bâtiments, hein... "Nique la police", "Sarkozy à mort", "Wanted", "Pakistan", "Pakistan"... euh... "Le Pen à mort", bon ben ça, faut s'en douter ici. Ici, il est détesté Le Pen, mais entièrement.
DANIEL : Je dois monter mon Caddie par l'escalier. Oh ! j'ai l'habitude ! Y a plus d'ascenseur depuis des années. La porte a toujours été condamnée. Rien n'a été fait pour ça. C'est au troisième, si vous voulez...
HENRIETTE : Va mettre le congelé, Daniel... Je suis sa mère... Mon mari, il est décédé. Là, ça fait trente ans, au mois d'août. Je suis arrivée ici, ça a été fini. Avant j'avais ma fille, elle venait de temps en temps avec mon gendre. Maintenant je ne vois plus personne. Depuis 79, je crois qu'y a personne qui est venu. Ah ! oui, ah ! oui, ah ! oui, j'ai jamais vu personne à part vous. C'est pour ça que ça m'étonnait que quelqu'un vienne. Vous savez, ça saisit, quand on ne voit jamais personne. Avant, j'avais des amis ici, au-dessus, au 4e, même au 6e. J'avais des dames qui venaient me voir, on allait conduire les enfants à l'école ensemble et tout. On avait du monde. Maintenant il n'y a plus personne. Vous voulez pas boire quelque chose ? T'as de l'orangeade, Daniel ? Vous aimez l'orangeade ? Oui ? Ça vous rafraîchira... Pompon, tu descends ! Assoyez-vous quand même, ça vous fera du bien.
Pose sur la table ! Là, c'est Tino Rossi, Gary Cooper, le général de Gaulle, les chats, les chiens... Le général de Gaulle ? C'était du temps de mon mari. L'armée... mon mari, c'était l'armée. Il était militaire de carrière, sergent-chef. La première fois, il est parti cinq ans sans revenir. Il a fait l'Indochine, il a fait la Mauritanie, il a fait la Guadeloupe, et il a fait, pffff... Il revenait plus. Ça a été dur pour moi. Dur, avec quatre enfants, toute seule, toujours toute seule.
DANIEL : Je suis chômeur, moi, de longue durée. Depuis que la maison est partie. C'était la maison Berger, à La Courneuve. Une maison de peinture. Et après, ils sont partis. En 85, je crois, c'a dû s'arrêter, hein, maman ? La maison Berger ?
HENRIETTE : Oui, je crois.
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