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Auteur : Mano Solo
Préface : Jackie Berroyer
Date de saisie : 13/04/2012
Genre : Littérature, essais
Editeur : Points, Paris, France
Collection : Points
Prix : 10.00 € / 65.60 F
ISBN : 9782757826850
GENCOD : 9782757826850
Sorti le : 05/01/2012
«ce soir-là
j'étais beau
très beau
je marchais dans les rues
seul comme un rat
il faisait chaud
trop chaud
rien à fumer
et pas envie de boire
ce soir-là
j étais vivant
et ça faisait mal
je t'aime toujours»
Musicien, compositeur, interprète, Mano Solo a touché le public au coeur à travers ses chansons, pleines d'une contagieuse rage de vivre. Mais pas seulement.
Roman, poèmes, dessins, bandes dessinées, les perles introuvables ou inédites rassemblées dans ce volume nous plongent dans l'intimité d'un artiste prolifique.
Mano Solo fut à la fois chanteur, dessinateur, peintre, nouvelliste et poète. Cet ouvrage réunit, pour la première fois, les principaux écrits et dessins de l'artiste : un roman édité à compte d'auteur, Joseph sous la pluie, des nouvelles, des poèmes et des dessins inédits. Ces documents permettent de plonger dans le coeur d'un homme déchiré par la maladie et la culpabilité, mais chez qui ressort toujours la joie de vivre et de créer.
Plong. Gloup. Plong. Gloup. Plong. Dehors il pleuvait depuis un siècle. Plong. Blouc. Plong. Il était là par terre dans le bateau, un filet de bave reliant sa bouche au plancher. Il était tombé ivre mort, au petit matin. Il avait pendant des heures parlé à sa caméra, jusqu'à ce que le groupe électrogène, dans la salle des machines, s'arrête en panne sèche. Il avait dans le noir continué à parler tout seul. Parler, parler comme un homme le fait quand il n'a plus rien à dire aux autres. Parler comme certains parlent à Dieu. Mais Joseph n'y croyait pas malgré son nom biblique. Ça vaut mieux pour Dieu parce que sinon Joseph lui aurait vraiment pris la tête. Il avait dû aussi parler de l'Art, cet espéranto qui pour lui ne sert qu'à parler aux femmes. Pour cette raison il s'intéressait peu à la peinture des autres. Mais aujourd'hui il ne s'intéressait ni à celle des autres, ni à la sienne, ni à la peinture tout court. Il n'avait pas touché un pinceau depuis des mois et s'il n'y avait pas cette grande toile inachevée dans le fond de l'atelier, on le prendrait plutôt pour un mécanicien à la vue de ses mains, son visage et ses habits luisants, brunis au gas-oil. Et puis il ne voulait plus penser aux femmes, leur parler encore moins. Parler de quoi. De cet océan de boue ramoné de forts courants qui laboure et retourne sa douleur, de la mort comme compagnon de jeu, leur parler de ce corps qui se dégoûte de lui-même et des autres, parler de tous les crimes commis ou ceux subis ? et puis auxquelles parler ? À celles qui l'ont déchiré, ou à celles qu'il a massacrées ? Il ne sait plus. Tout se mélange. Toute une vie à se battre sans même savoir contre quoi. À fuir ce monde, chevauchant son fougueux talent, pour disparaître dans la poussière soulevée. Une fuite éperdue à dix à l'heure sur les rivières de France. Depuis des mois il parcourait la pluie d'une façon déterminée. On aurait pu croire qu'il savait où il allait. Il menait seul cette petite péniche de trente mètres sur cette rivière dont il ne s'était même pas soucié de connaître le nom. Un canal l'avait jeté là et il avait pris à contre-courant. Si c'est plus dur, se disait-il, s'il faut payer c'est que ça vaut le coup. Et puis il préférait se diriger vers la jeunesse du fleuve plutôt qu'à sa mort, le confluent avec un autre plus gros, un autre dilemme. À droite ou à gauche ? Les fleuves ont ça de plus que nous, la présence simultanée de leur début et de leur fin. Tout change à chaque instant. Tout est nouveau tout le temps. Éternellement jeunesse et sagesse. L'eau ne fait que passer mais le fleuve reste. Dehors la pluie redoublait, le vent se levait et cognait le bateau contre le quai de pierre. Joseph ouvrit un oeil et ne bougea pas. Autour de lui roulaient les bouteilles d'hier dans le tangage.
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