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Auteur : Antonio Munoz Molina
Traducteur : Philippe Bataillon
Date de saisie : 22/02/2012
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Seuil, Paris, France
Collection : Cadre vert
Prix : 23.00 € / 150.87 F
ISBN : 978-2-02-102534-7
GENCOD : 9782021025347
Sorti le : 05/01/2012
Fin 1936. Ignacio Abel, architecte espagnol de renom, progressiste et républicain, monte l'escalier de la gare de Pennsylvanie, à New York, après un périple mouvementé depuis Madrid où la guerre civile a éclaté. Hanté par les récriminations de sa femme, Adela, et taraudé par le sort incertain de ses deux jeunes enfants, Miguel et Lita, il cherche Judith Biely, sa maîtresse américaine. L'auteur le regarde prendre le train qui doit le conduire dans une petite ville au bord de l'Hudson, Rhineberg, et reconstruit au cours d'un époustouflant va-et-vient dans le temps la vie d'Ignacio Abel, fils de maçon, devenu architecte à force de sacrifices, marié à une fille de la bourgeoisie madrilène conservatrice et catholique, déchiré par sa passion amoureuse et par la violence des événements politiques. Tout au long de ces pages d'amour et de guerre, les personnages de fiction mêlent leur vie à celle des hommes politiques et des écrivains de l'époque. Dans ce chef-d'oeuvre où l'intime rencontre l'Histoire, Antonio Muñoz Molina fouille avec une lucidité admirable et bouleversante au plus profond de la matière humaine.
Né à Úbeda en 1956, Antonio Muñoz Molina est l'un des plus grands écrivains de langue espagnole. Son oeuvre romanesque, réunie aux éditions du Seuil, a reçu de nombreuses récompenses littéraires dont en Espagne le Prix national de littérature, et en France le prix Femina étranger. Il est membre de la Real Academia Espanola.
Dans la grande nuit des temps est un roman au fantastique pouvoir d'incarnation. S'y retrouve une société où les protagonistes portent chacun, sans caricature, avec leurs origines, un reflet de l'époque. Que ce soit Judith, déjà mariée et divorcée, aux parents juifs russes réfugiés aux Etats-Unis après la révolution bolchevique ; Rossman, l'ancien professeur d'Ignacio à Weimar, juif aussi, fuyant avec sa fille le nazisme et le communisme ; Victor, le frère d'Adela, phalangiste ; Van Doren, l'homme d'affaires américain poussant la lucidité jusqu'à l'indifférence. Ici, personnages et personnalités réelles ne font pas que traverser leur temps. Ils en viennent. Ils y vont. Après Séfarade (Seuil, 2003), après Fenêtres de Manhattan (Seuil, 2005), Antonio Muñoz Molina continue son "encyclopédie des exils". Mais celui d'Ignacio est particulier. Il ne s'arrache à son pays qu'à cause d'un amour qui l'obsède mais qu'il ne pense pas retrouver.
Dans La grande nuit des temps, Antonio Muñoz Molina écrit l'hystérie de l'Espagne des années 30. Juste et implacable...
Cette folie collective, Muñoz Molina l'explore en exorciste horrifié tout en racontant comment, pendant que Madrid s'immolait, son héros a vécu quelques semaines de passion dévorante pour une étudiante américaine, Judith, une sorte d'illumination miraculeuse au coeur de l'enfer. Mais les événements les ont brutalement séparés et Ignacio a tiré un trait sur ses illusions avant de s'exiler aux Etats-Unis avec un seul rêve, retrouver Judith... Loin des manichéismes simplistes qui opposent le martyr républicain au tortionnaire fasciste, ce roman de bruit et de fureur est le tableau le plus implacable de la guerre civile : un somptueux office des ténèbres où la tragédie d'un pays rejoint celle d'un homme contraint de sacrifier ses espérances sous les gibets de l'Histoire. En ressassant la mémoire blessée de l'Espagne, comme un fantôme égaré dans "la grande nuit des temps".
Au milieu du vacarme de la gare de Pennsylvanie, Ignacio Abel s'est arrêté en entendant quelqu'un l'appeler par son prénom. Je le vois d'abord de loin, parmi la foule de l'heure de pointe, une silhouette masculine identique aux autres, rapetissées par la dimension imposante du bâtiment, comme sur une photographie de l'époque : pardessus légers, gabardines, chapeaux; chapeaux de femme au bord incliné sur l'oreille et petites plumes sur le côté ; casquettes rouges des porteurs et des employés du chemin de fer; visages estompés par la distance ; pans de pardessus ouverts que l'énergie de la démarche fait flotter en arrière ; courants humains qui s'entrecroisent sans jamais se heurter, chaque homme et chaque femme est une silhouette semblable aux autres et pourtant dotée d'une identité aussi indiscutable que la trajectoire unique qu'elle suit à la recherche d'une destination précise ; flèches de direction, tableaux avec des noms de lieux et des heures de départ ou d'arrivée, escaliers métalliques qui résonnent et tremblent sous le galop des pas, horloges suspendues aux arcades d'acier ou couronnant des panneaux indicateurs verticaux où de grandes pages de calendrier permettent de voir de loin la date du jour. Il doit être nécessaire de tout savoir avec exactitude : ces lettres et ces chiffres, d'un rouge aussi intense que celui de la casquette des employés de la gare, indiquent un jour proche de la fin d'octobre 1936. Sur le cadran éclairé de chacune des horloges suspendues comme des ballons captifs à une grande hauteur au-dessus des têtes, il est quatre heures moins dix. A cet instant Ignacio Abel marche dans le hall de la gare, vaste espace composé de marbre, de hautes arcades métalliques, de verrières voûtées salies par la suie et qui filtrent une lumière dorée dans laquelle flottent de la poussière et la clameur des voix et des pas.
Je l'ai vu de plus en plus clairement, surgi de nulle part, arrivant du néant, né d'un éclair de mon imagination, sa valise à la main, fatigué de monter à toute vitesse le grand escalier de l'entrée traversé par les ombres obliques des colonnes de marbre, stupéfait lorsqu'il pénètre dans l'espace démesuré où il n'est pas sûr de trouver à temps son chemin ; je l'ai remarqué au milieu des autres, avec lesquels il se confond presque, un costume sombre et une gabardine lui aussi, un chapeau, un habillement presque trop convenable pour cette ville et cette époque de l'année, des vêtements européens, comme la valise qu'il tient à la main, solide et chère, en cuir, mais désormais usée d'avoir tellement voyagé, avec des étiquettes d'hôtels et de compagnies de navigation, des traces de marques à la craie et des timbres de douane, une valise qui à présent pèse trop lourd pour sa main endolorie à force d'en serrer la poignée mais qui pourrait sembler insuffisante pour un aussi long voyage. Avec la précision d'un rapport de police ou celle d'un rêve, je découvre les détails réels. Je les vois surgir devant moi et se cristalliser au moment où Ignacio Abel s'immobilise un instant au milieu des forts courants d'une multitude en mouvement et se retourne avec l'attitude de celui qui s'est entendu appeler; quelqu'un qui l'aurait vu dans la foule et dirait ou crierait son prénom pour être entendu par-dessus le tumulte, le vacarme amplifié par les murs en marbre et les voûtes métalliques, le mélange sonore de pas et de voix, le bruit des trains, la vibration du sol, les échos aigus des annonces dans les haut-parleurs, les cris des vendeurs qui proposent les journaux du soir. Je fouille dans sa conscience aussi bien que dans ses poches ou à l'intérieur de sa valise. Ignacio Abel regarde toujours les premières pages des journaux dans l'attente et la crainte de voir un titre où apparaîtrait le mot Espagne, le mot guerre, le nom de Madrid. Il regarde aussi le visage de toutes les femmes d'une taille et d'un âge précis dans l'espoir insensé que le hasard lui fera rencontrer sa maîtresse perdue, Judith Biely. Dans le hall et sur les quais des gares, sous les hangars des installations portuaires, sur les trottoirs de Paris et de New York, il a traversé depuis des semaines des forêts entières de visages inconnus qui continuent de se multiplier dans son imagination quand le sommeil commence à lui fermer les yeux. Des visages et des voix, des noms, des phrases entières en anglais entendues au hasard et qui restent suspendues en l'air comme des rubans de mots. I told you we were late but you never listen to me and now we are gonna miss that goddamn train : cette voix aussi semblait lui parler, lui si lent pour les décisions pratiques, si maladroit parmi la foule, avec sa valise à la main, ses dans la grande nuit des temps vêtements européens défraîchis, vaguement endeuillés, comme ceux de son ami le professeur Rossman quand il avait fait son apparition à Madrid.
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