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Auteur : Laszlo F. Földényi
Traducteur : Charles Zaremba | Natalia Zaremba-Huzsvai
Date de saisie : 03/02/2012
Genre : Philosophie
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Un endroit où aller
Prix : 24.80 € / 162.68 F
ISBN : 9782742797691
GENCOD : 9782742797691
Sorti le : 09/01/2012
"Au moment où la mélancolie apparaît en tant que concept, tout ce qui pouvait être dit à son propos l'a déjà été. L'«imprécision» du concept est manifeste dès le début, et les époques ultérieures n'y changent rien. Il n'existe pas de définition claire et rigoureuse de la mélancolie, dont l'histoire est un processus sans fin de clarification des concepts. Voilà pourquoi les affres du commencement sont multiples. Car où est le commencement ? Là où notre sujet apparaît pour la première fois en tant que concept (dans l'Antiquité) ou bien là où notre propre vie s'est liée à ce concept pour ne plus jamais s'en détacher ?"
L. F. F.
La mélancolie, c'est l'histoire de cette épreuve solitaire indépassable mais c'est aussi et surtout une épreuve décisive de lucidité, selon le pessimisme serein du philosophe hongrois Lâszlô F. Földényi, qui, dans cette traversée passionnante de l'histoire de la culture européenne, redonne avec clairvoyance ses lettres de noblesse et sa densité philosophique à un vague à l'âme.
Né en 1952 en Hongrie, Lâszlô F. Földényivit et travaille à Budapest. Théoricien de l'art, journaliste, essayiste et dramaturge, il compte parmi les intellectuels les plus importants de son pays. Il est traducteur et coéditeur d'une version hongroise de l'oeuvre d'Heinrich von Kleist, et a publié de nombreux essais sur la littérature et l'art, notamment Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes, paru chez Actes Sud en 2008 ("un endroit où aller").
La conviction que la mélancolie représente un prisme capable d'embrasser l'ensemble de la spiritualité euro-occidentale anime ce parcours à la fois encyclopédique et érudit. László Földényi survole les époques, les lieux, et son texte (de 1984) s'enrichit d'innombrables citations empruntées aux philosophes, médecins, artistes (Aristote, Burton, Dürer, Freud, Walter Benjamin...) qui se sont emparés du thème de la mélancolie ou en ont été perclus. L'écriture bourdonnant de références rappelle le style tout aussi étourdissant de l'historien d'art et critique italien Mario Praz, et son classique La Chair, la Mort et le Diable. Le romantisme noir (Gallimard, "Tel", 1998). Comme cet autre admirateur de Saturne (l'astre traditionnel de la mélancolie), László Földényi sait outrepasser les frontières trop étanches entre les arts et les disciplines, peinture et médecine, savants et philosophes, poètes et législateurs pour parvenir à restituer l'histoire complexe de l'humeur noire.
De la dépression, on a toujours appréhension, parce que de façon chronique ou cyclique elle abat, tandis que pour la mélancolie demeure une certaine fascination. Longtemps, l'une a été l'autre pourtant, ou en a porté le nom...
La recherche de ce concept perdu, mais incandescent et aussi «parlant» qu'un vestige pour l'archéologue, est le fil rouge de Mélancolie - Essai sur l'âme humaine, du théoricien de l'art, dramaturge et philosophe hongrois László F. Földényi, dont on connaissait déjà en français Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes (Libération du 17 janvier 2008)...
On laissera découvrir chaque étape du voyage, qui peu à peu fait se perdre derrière soi «la parenté d'étymologie et de destin» entre le devin (mantis) et le fou (manikos),«frère jumeau du mélancolique», et apercevoir les continents de la modernité où le «devin est un charlatan, le fou un malade mental et le mélancolique un dépressif». Mais qu'on ne s'y trompe pas. Mélancolie n'est pas un livre d'histoire mais de philosophie : la quête du «mal saturnien», si intimement tapi dans l'âme, y est un moyen pour excaver les antres les plus secrets de l'existence, aux prises avec ce qui, en même temps, lui donne et lui ôte sens. Søren Kierkegaard, rappelle László F. Földényi, distinguait une bonne et une mauvaise mélancolie : envahi par la bonne, «on perd ses illusions» mais «on se retrouve soi-même», alors que, en proie à la mauvaise, «on se perd soi-même avec ses illusions». Lucidité... mélancolique ?
Les affres du commencement témoignent de la difficulté de l'entreprise.
C'est à l'aide de concepts que nous devons parler de ce qui remet en question les concepts eux-mêmes et finit par les rendre inaccessibles, tels des mirages. La grammaire des mots, les tournures des phrases auxquelles nous avons recours essaient de rendre thématique, transparent et cernable ce qui précède ces mots et ces phrases. Le langage est sonore, mais il se tait tôt ou tard : lui aussi est enfant du silence. Les mots ne disent pas tout ce que nous voudrions communiquer, ils nous induisent en erreur et détournent nos pensées de leur but initial, au point qu'en parlant, nous constatons parfois, étonnés, que nous ne voulions vraiment pas dire ce que les mots, les accents et les structures linguistiques suggèrent. Les mots ne disent pas tout ce que nous voulons communiquer. L'impossibilité de lever définitivement les malentendus montre qu'il ne s'agit pas seulement d'une imperfection technique, mais d'un paradoxe inhérent au langage et à la communication. Les mots transmettent peu d'informations, car ils en contiennent trop. Quoi que nous disions, nos propos dépassent nos intentions : au plus profond des mots se trouve un monde autre et indicible qui fait partie intégrante de leur vie. Bien entendu, nous pouvons parler de cet autre monde, mais nous ne le supprimerons pas pour autant, nous ne ferons que repousser ses limites, élargir son horizon inatteignable. Tout cela n'enlève rien à l'importance des mots, des concepts, du langage, mais pour acquérir réellement un sens et une signification, le mot doit tenir compte de son propre asservissement et avoir conscience de sa fragilité. Dans la nouvelle de Cervantès, le "licencié de verre" avale une potion magique qui lui donne l'impression que son corps et son âme sont en verre transparent ; sa capacité de jugement et sa lucidité se renforcent à mesure que la peur et la folie s'emparent de lui. Il en va en quelque sorte de même pour les mots.
Une faiblesse avouée est vraiment une faiblesse. Il faut le souligner avant que notre jeu avec les concepts ne nous le fasse oublier. Dans le cas présent, cela est vrai à plusieurs titres. La mélancolie est, entre autres, une conséquence de l'insuffisance des concepts ; celle-ci n'est pas une faiblesse quelconque qui peut être évitée ou surmontée avec le temps, mais une chose sans laquelle la formation des concepts est inimaginable. Si la lucidité, la mesure et le définitif forment l'un des piliers de tout discernement, l'obscurité, l'insatisfaction et l'insaisissable forment le second. D'où peut-être la tristesse qui réside au fond de toute formulation aspirant au définitif, la désespérance qui ronge jusqu'aux structures les plus fermées. Notre culture fait alors volontiers appel à la notion de négativité ou de manque, cependant, comme nous en avise la mélancolie, peut-on considérer comme négativité ou manque ce qui est inséparable de l'existence humaine ? C'est possible d'un point de vue eschatologique, mais la mélancolie nous invite à nouveau à nous demander si nous pouvons juger de notre position d'être humain à la manière de Dieu, en traçant une frontière stricte entre la négativité et la positivité, alors que la croyance eschatologique est elle-même l'une des manifestations de l'instabilité de l'existence humaine. Les points extrêmes et les limites existent, comme le prouvent non seulement le temps qui passe ou notre finitude qui se manifeste dans la mort, mais aussi les limites que toute aspiration humaine atteint tôt ou tard. Toutefois, les limites et les possibilités humaines ne nous encerclent pas de l'extérieur : ce sont les points nodaux intérieurs les plus intimes de l'existence qu'on peut observer n'importe où, n'importe quand. Voilà pourquoi ce qui apparaît de l'extérieur comme un manque (en l'occurrence, le fait que l'existence humaine est limitée et non omnipotente) est, de l'intérieur, un accomplissement ; ce qui est une faiblesse du point de vue divin est, à l'aune humaine, une faculté et une force intérieure. Il y a de l'inconsolable dans la lucidité, de l'obscur dans le raisonnement le plus rigoureux sans pour autant qu'ils se neutralisent mutuellement. Nous vivons notre vie d'une manière divergente, incomparable et unique. La part d'obscurité et de lucidité varie avec les individus, de même que le désir d'infini et l'existence condamnée à la faillite ultime. La mélancolie nous enseigne que telle est la condition de la vie, mais aussi celle de la mort. Nous ne mourons ni de faiblesse ni de force, ni de lucidité ni d'obscurité, mais de ce que chacun de ces éléments est manque de l'autre et accomplissement de soi.
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