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Auteur : Ivan Jablonka
Date de saisie : 05/08/2012
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Seuil, Paris, France
Collection : La librairie du XXIe siècle
Prix : 24.00 €
ISBN : 978-2-02-099101-8
GENCOD : 9782020991018
Sorti le : 05/01/2012
Je suis parti, en historien, sur les traces des grands-parents que je n'ai pas eus. Leur vie s'achève longtemps avant que la mienne ne commence : Matés et Idesa Jablonka sont autant mes proches que de parfaits étrangers. Ils ne sont pas célèbres. Pourchassés comme communistes en Pologne, étrangers illégaux en France, Juifs sous le régime de Vichy, ils ont vécu toute leur vie dans la clandestinité. Ils ont été emportés par les tragédies du XXe siècle : le stalinisme, la montée des périls, la Seconde Guerre mondiale, la destruction du judaïsme européen.
Pour écrire ce livre, j'ai exploré une vingtaine de dépôts d'archives et rencontré de nombreux témoins en France, en Pologne, en Israël, en Argentine, aux États-Unis. Ai-je cherché à être objectif ? Cela ne veut pas dire grand-chose, car nous sommes rivés au présent, enfermés en nous-mêmes. Mon pari implique plutôt la mise à distance la plus rigoureuse et l'investissement le plus total.
Il est vain d'opposer scientificité et engagement, faits extérieurs et passion de celui qui les consigne, histoire et art de conter, car l'émotion ne provient pas du pathos ou de l'accumulation de superlatifs : elle jaillit de notre tension vers la vérité. Elle est la pierre de touche d'une littérature qui satisfait aux exigences de la méthode.
I. J.
Ivan Jablonka est maître de conférences en histoire contemporaine et chercheur associé au Collège de France. Rédacteur en chef de la revue laviedesidees.fr, il est l'un des animateurs du groupe de réflexion «La République des Idées».
S'interdisant de recourir à l'imagination là où les sources font défaut, il se refuse également à tout effet et à tout épanchement. «La seule accumulation des faits, des fiches, des hypothèses étayées est plus violente et terrible que tout commentaire.» Le tombeau de papier qu'Ivan Jablonka dresse pour ses grands-parents - dont aucune photographie de couple n'existe - les extraits du seul statut de victimes pour leur redonner dignité, complexité, humanité.
Ce travail ne répond pas pour Ivan Jablonka à la simple injonction d'une histoire positiviste, mais à une exigence poétique et métaphysique qui n'est pas sans rappeler la posture du narrateur dans l'oeuvre de Proust. Comme l'auteur-acteur de la «Recherche», il est toujours derrière son récit, ému, inquiet et parfois drôle. Mais s'il surimpose sa vie quotidienne, son quartier (celui où Matès et Idesa se cachaient), son époque à ceux de ses grands-parents, ce n'est pas pour retrouver un lien de continuité avec le temps perdu. C'est, par une visée plus ambitieuse mais aussi plus désespérée de l'alchimie poétique, pour rendre un semblant de vie à ceux que l'on avait voués à l'anéantissement.
Ivan Jablonka enquête. Il interroge d'abord son père : «Il me dit tout ce qu'il sait, c'est-à-dire pratiquement rien.» Puis il compulse les dépôts d'archives, en Pologne et en France, à la recherche de toutes les «preuves involontaires de leur passage en ce monde». Il interroge les derniers témoins encore vivants, voisins devenus vieillards et cousins éparpillés aux quatre coins du globe. De ses quatre frères et soeurs, Matès est le seul à avoir choisi la France. Il sera le seul à ne pas survivre. Dans Les Disparus, l'Américain Daniel Mendelsohn était lui aussi parti sur les traces d'une partie de sa famille, assassinée par les Allemands dans un shtetl, bâtissant un superbe objet littéraire. Ivan Jablonka a choisi la forme du récit, «à la fois comme une biographie familiale, une oeuvre de justice et un prolongement de (son) travail d'historien». Une enquête minutieuse, et sur laquelle plane tout au long l'ombre de Georges Perec, comme pour mieux lier histoire et littérature.
Ivan Jablonka se souvient aujourd'hui d'avoir harcelé de questions son père. Que savait-on réellement de leur vie en Pologne ? Des conditions dans lesquelles ils vivaient à Belleville ? Des causes de leur disparition ? Car là où le témoignage fait défaut, l'enquête, forme première de l'histoire, peut suppléer. "Le sixième sens des historiens, explique Ivan Jablonka, c'est de savoir quand il y aura des archives : concernant des communistes réprimés en Pologne pour leur activisme politique, réfugiés en France sans papiers et juifs, je savais qu'il y aurait des dossiers administratifs." S'ensuivent quatre années passées à explorer une vingtaine de dépôts d'archives, à rencontrer de lointains cousins, des survivants ou des inconnus en Pologne, en Argentine, en Israël, et aux Etats-Unis, à solliciter l'aide de traducteurs de cinq ou six langues... Ivan Jablonka tire un portrait bouleversant des maigres indices abandonnés en route par des institutions toutes-puissantes...
Chaque détail éclaire l'enchaînement par lequel le piège s'est refermé sur le couple, mais grâce auquel également Marcel et Suzanne, leurs deux enfants confiés à un voisin polonais, ont pu survivre. Plus Ivan Jablonka se rapproche de l'extermination, plus les indices se font ténus, précieux, presque excessifs. Des deux lettres-testaments que Matès et Idesa adressent à leurs enfants depuis le camp de Drancy, le 2 mars au petit matin, afin de leur dire adieu, leur petit-fils confie : "Ces lettres d'innocents condamnés, je ne les lis jamais. Elles sont un bloc d'humanité nue et, quand on a la force d'y poser le regard, le temps s'arrête, on tombe dans une tristesse sans âge, sans fond, on se sent atteint d'un mal incurable."
De ses grands-parents qu'il n'a pas connus, mais dont il connaît l'atroce fin, l'historien (né en 1973) suit le destin et l'itinéraire dans un ouvrage magnifique, un livre qu'on n'oubliera pas...
Ivan Jablonka cherche à s'orienter dans les brumes d'une époque révolue qui disparaît irrémédiablement, tente de cerner les contours de fantômes, sans jamais abdiquer la méthodologie de l'historien. Traquant les mentions dans une vingtaine de fonds d'archives, articulant au plus près la vie de ses grands-parents avec celle de leurs contemporains, il mène une course contre le temps, cherchant à comprendre les lieux et, de la Pologne à l'Argentine, à décrypter les matériaux d'une histoire orale quand les souvenirs des proches resurgissent.
Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus est une enquête qui se lit comme un texte littéraire, constamment vivant, humain, jusque dans la description finale des camps, à laquelle l'auteur s'astreint comme on saute dans les flammes. A plusieurs reprises, au cours de son livre, il s'arrête, prend le temps de réfléchir à cette «biographie familiale» qui est aussi «oeuvre de justice» et ne perd jamais de vue la recherche de la vérité...
Comprendre dans quels combats sanglants et perdus d'avance Matès s'est trouvé pris au piège en 1940, engagé qu'il était dans la Légion étrangère, c'est décrire, c'est faire revivre. Reconstituer le réseau de solidarités qui a permis à Matès et à sa jeune femme Idesa (née à Parczew en 1914), d'échapper aux rafles de 1941 et 1942, c'est fréquenter un anarchiste parigot, ou bien un couple de concierges peu engageants et pourtant très efficaces comme anges gardiens...
Marcel et Suzanne ont été «laissés volontairement dans l'immeuble» par leurs parents. Ceux-ci savaient-ils ce qui les attendait ? Ivan Jablonka pose la question en ces termes : «A partir de quel niveau de danger choisissez-vous de ne pas emmener vos enfants avec vous pour une destination inconnue ?»
Je suis parti, en historien, sur les traces des grands-parents que je n'ai pas eus. Leur vie s'achève longtemps avant que la mienne ne commence : Matés et Idesa Jablonka sont autant mes proches que de parfaits étrangers. Ils ne sont pas célèbres. Ils ont été emportés par les tragédies du XXe siècle : le stalinisme, la Seconde Guerre mondiale, la destruction du judaïsme européen.
Je n'ai pas de grands-parents du côté de mon père : ma normalité est là. Il y a bien Constant et Annette, ses tuteurs, mais ce n'est pas la même chose. Il y a aussi mes grands-parents maternels qui, eux, réussissent à traverser toute la guerre avec une étoile sur la poitrine. Juin 1981, l'année de mes huit ans, je leur écris pour leur dire mon amour. Mon écriture est grosse et maladroite. Il y a des fautes d'orthographe partout et j'ai dessiné des coeurs à la fin de chaque phrase. Au bas du papier à lettres, un éléphanteau coiffe d'un béret fait de la trottinette dans une jungle de fleurs géantes. Voici ce que j'écris : «Vous pourrez être sûrs, quand vous serez morts, je penserai tristement à vous toute ma vie. Même quand ma vie à mon tour sera finie, mes enfants vous auront connus. Même leurs enfants vous connaîtront quand je serai dans la tombe. Pour moi, vous serez mes dieux, mes dieux adorés qui veilleront sur moi, que sur moi. Je penserai : mes dieux me couvrent, je peux rester dans l'enfer ou dans le paradis.»
Que m'a-t-on dit - ou pas dit - pour que je rédige un tel testament à l'âge de sept ans et demi ? Vocation d'historien ou résignation d'un enfant écrasé par le devoir de transmission, maillon d'une chaîne de morts ? Car, avec le recul, il me paraît évident que ces promesses s'adressent moins à mes grands-parents maternels qu'aux absents de toujours. Les parents de mon père sont morts et l'ont toujours été. Ce sont mes dieux tutélaires, ils veillent sur moi et me protégeront encore quand je les aurai rejoints. Il peut être rassurant de s'arrimer à des scènes originelles, à des traumatismes fondateurs, mais dans mon cas il n'y a pas eu de révélation : personne ne m'a jamais assis pour m'apprendre la «terrible vérité». Leur assassinat, j'en suis familier depuis toujours - il y a des vérités de famille comme il y a des secrets de famille.
Le petit garçon a grandi et n'a pas grandi. J'ai trente-huit ans, je suis père de famille. Ai-je encore la force de porter ces êtres dont je suis la projection dans le temps ? Ne puis-je nourrir leur vie de la mienne, plutôt que de mourir sans cesse de leur mort ? Mais Matés et Idesa Jablonka n'ont laissé derrière eux que deux orphelins, quelques lettres, un passeport. Folie que de vouloir retracer la vie d'inconnus à partir de rien ! Vivants, ils étaient déjà invisibles ; et l'histoire les a pulvérisés.
Ces poussières du siècle ne reposent pas dans quelque urne du temple familial ; elles sont en suspension dans l'air, elles voyagent au gré des vents, s'humectent à l'écume des vagues, paillettent les toits de la ville, piquent notre oeil et repartent sous un avatar quelconque, pétale, comète ou libellule, tout ce qui est léger et fugace. Ces anonymes, ce ne sont pas les miens, ce sont les nôtres. Il est donc urgent, avant l'effacement définitif, de retrouver les traces, les empreintes de vie qu'ils ont laissées, preuves involontaires de leur passage en ce monde.
Conçue à la fois comme une biographie familiale, une oeuvre de justice et un prolongement de mon travail d'historien, ma recherche commence. Elle est un acte d'engendrement, le contraire d'une enquête criminelle, et elle me conduit tout naturellement sur le lieu de leur naissance.
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