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Auteur : Dominique Eddé
Date de saisie : 16/04/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Albin Michel, Paris, France
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-226-23837-5
GENCOD : 9782226238375
Sorti le : 04/01/2012
Été 2010. C'est la guerre au sein de la famille Jann. Avocat d'affaires à Manhattan, Kamal a une revanche à prendre sur son oncle, le chef des services de renseignements syriens qui fit tuer ses parents, trente ans plus tôt, lors des massacres de Hama. Il est condamné, en même temps, à pactiser avec la CIA pour sauver son jeune frère islamiste sur le point de commettre un attentat. Manipulés, de bout en bout, par les services secrets arabes et occidentaux, tous les membres du clan sont piégés, dont les femmes qui dans l'ombre jouent un rôle décisif et sans pitié.
Mosaïque impressionnante de lieux et de personnages, Kamal Jann est la chorégraphie puissamment orchestrée du cynisme, de la violence et de la trahison. Sans doute le premier roman du Moyen-Orient à mettre en scène de façon implacable les rouages de la répression et la relation toute-puissante entre familles et pouvoir. La descendance maudite des Jann est condamnée, tels les Atrides, à tuer et s'entretuer, tandis que le peuple, écrasé, commence à rêver de liberté.
Dominique Eddé, née à Beyrouth, a entre autres publié Pourquoi il fait si sombre ?, Cerf-volant, et Le crime de Jean Genet.
Ainsi présenté, le roman de la Libanaise Dominique Eddé dégage un parfum de John le Carré ou de Graham Greene. A cette réserve près qu'elle lui imprime peu à peu une tournure dostoïevskienne, s'attachant au secret de ses personnages, y compris quelques seconds rôles très réussis (la voyante, le chauffeur de la milliardaire, les croque-morts...), plutôt qu'aux ressorts des situations. La pente peut surprendre, voire décevoir un peu, la contrariété ne dure pas. Car nous voici gagnés par l'immense solitude des peuples arabes, le cynisme absolu de leurs dirigeants et du reste du monde, la déréliction de ces Syriens qui, plus ils se sentent abandonnés, plus ils se tournent vers le religieux, et dont beaucoup, torturés par milliers à Tadmour, en plein désert de Palmyre, n'espèrent plus aucun secours, ni de Dieu, ni du diable. Et encore moins des Nations prétendument unies...
Tissé d'intrigues rebondissant entre Damas, New York, Beyrouth et Paris, le roman de Dominique Eddé ne relève pourtant pas du registre de l'espionnage. Libanaise, l'auteur scrute plutôt les ressorts du pouvoir. Puissance et souffrance, manipulation et malédiction... ces couples infernaux divisent les familles et les êtres dès lors que l'influence a éteint l'innocence...
Méditation amère sur le pouvoir, le roman résonne avec l'actualité du Proche-Orient. Dominique Eddé a achevé son ouvrage en octobre 2010, six mois avant le début des révoltes en Syrie. Au fil des pages, on voit passer quelques fantômes du Liban, d'Israël, d'Arabie saoudite ou des États-Unis...
Dans son univers tourmenté, l'auteur laisse quand même poindre une planche de salut : la musique. Une aria de Bach ou un air d'harmonica.
Plongée avec la romancière Dominique Eddé dans les déchirements de la famille Jann, au coeur d'un Moyen-Orient tétanisé par les services secrets, la trahison et la désespérance...
Parler des services secrets d'un pays comme la Syrie, c'est montrer comment la peur s'est saisie de tous ses habitants, hormis les profiteurs du système, comment la compromission a pris un peuple en otage. Jusqu'au jour où la peur et la compromission sont surmontées, comme on le voit aujourd'hui. Même si Dominique Eddé a terminé de l'écrire deux mois avant le début de ce qu'on a appelé le printemps arabe, son roman est dans l'air du temps. Kamal Jann commence comme un roman d'espionnage, où la trahison est le moteur de l'intrigue, devient une fresque familiale, dont tous les personnages sont pris dans l'immense toile d'araignée du système, puis mue en tragédie grecque, où, tels les Atrides, on est condamné à s'entretuer de père en fils et où tout le monde est coupable, même les innocents coupables d'être innocents. Dans ce roman foisonnant de personnages et de situations, on lit aussi de très belles pages sur la musique de Bach, dont «chaque mesure est le relais d'une vie vécue par une vie qui commence», sur Beyrouth et, bien sûr, Damas, dont le nom arabe signifie «grain de beauté»...
Il est là, Kamal Jann, sculpté par ces tensions qui l'environnent, splendide et souffrant, il faut tout un roman pour saisir la singularité de sa douleur, qui reflue aussitôt sur tous les autres personnages : cette douleur du Levant dévasté, tous la portent, tous en sont affectés, tous font avec ; lui non. "Le Liban est inexplicable" ; en général, oui ; et "il faut s'adapter au fait qu'il n'y a pas de solution". Le roman simplement le montre, par ce concept purement romanesque qu'est le personnage : le Liban est cette douleur singulière, éclairante, avec laquelle il faut vivre, que Dominique Eddé appelle Kamal Jann.
Que restera-t-il des révoltes arabes ? Les espoirs qu'elles ont fait naître résisteront-ils à l'épreuve du réel ? Alors que l'islamisme menace le Maghreb et que le régime syrien devient chaque jour plus sanguinaire, le roman de Dominique Eddé, plongée âpre, sans illusion, dans un monde dominé par l'arbitraire et la violence, vient rappeler avec force de quel hiver ces printemps sont sortis, et sur quel hiver ils pourraient à nouveau déboucher...
Dominique Eddé conduit son lecteur d'une main de fer. Retournements, rapidité, tension constamment attisée : elle donne à Kamal Jann toutes les séductions d'un roman d'espionnage, mais sans jamais vouloir s'y arrêter, laissant la spirale de son intrigue s'enfoncer dans des zones obscures, qui outrepassent le genre...
Comment vit-on sous le règne des assassins ? Ou plutôt, comment reprend-on vie ? Car on ne vit pas, semble répondre Dominique Eddé. On est un "mort en sursis". On attend sans y croire la fin de l'hiver. Nulle consolation dans ce roman. Le pouvoir qu'il explore jusqu'au dégoût paraît sans limite, comme est infinie la faiblesse des victimes. Mais le choc qu'il représente vaut par lui-même. A l'heure où les démocraties assistent, désarmées, au massacre des manifestants syriens, il nous aide à tenir une exigence minimale, seule contribution possible de la littérature à l'histoire en marche : garder les yeux ouverts.
«Lequel d'entre nous n'a pas trahi ?» se demande Kamal Jann, héros de cette envoûtante saga politico-familiale au coeur de la Syrie et du Liban de 2010. Lequel n'a pas été manipulé non plus, ou livré à toutes sortes de tortures mentales ou physiques par les puissantes machines policières des régimes impitoyables d'un Moyen-Orient décrit ici avec une violence épique ? Terrible récit, tout ensemble théâtral - côté tragédie grecque - et visuel - façon séries américaines caracolant dans le temps et l'espace avec un art du suspens sorti d'Hitchcock ou des meilleurs polars de John Le Carré.
Sayf Eddine Jann est le pilier invisible des services de renseignements syriens. Il n'a pas de titre, pas de statut officiel. Mais il opère sur tous les fronts. Même le Chef en a peur. Il est chez lui, à l'heure qu'il est. Il vient de s'assoupir dans le salon de sa maison de Mazzé. Les portes sont fermées, les rideaux tirés. Le silence n'est rompu que par le bas bruit continu de la climatisation. L'air est frais, mais immobile et lourd. Il sent. Il sent le manque d'air. C'est presque un meuble. Les canapés et les fauteuils de la pièce ont des bras de colosse. Ils sont immenses. Il faut être sûr, très sûr de soi, pour s'y asseoir pleinement. Du sol au plafond, murs et tissus confondus, la pièce est bicolore : saumon et rouille. Sans doute une envie d'Italie rattrapée par de vieilles habitudes d'ambassade soviétique. C'est que la pièce est aussi un bureau. Ce matin encore, Jann y a reçu trois fois. D'abord, Abou Dam. Une masse de cent cinquante kilos qui intervient, en fin d'interrogatoire, après le gros de la torture. Il n'avait pas grand-chose à lui dire. Un jeune Libanais phalangiste avait confirmé ce qu'il savait déjà : des armes, en provenance d'Israël, étaient entreposées dans les caves de l'hôtel Mon Chéri, du côté de Byblos. «Et le Palestinien ? avait demandé Jann. Celui qui flirtait avec les Frères musulmans ?» La brute avait pâli. «C'est une chiffe molle, Sidna, il est entré dans le coma au bout de quelques minutes de mise en forme.» «S'il crève avant de parler, c'est toi que je mettrai en forme», avait répliqué Sayf Eddine, en indiquant la porte, sans se lever.
Quand la porte s'est rouverte, un instant plus tard, c'est une dame qui est entrée. Nohad Samad, la femme du ministre de la Santé. Méconnaissable. Vêtue d'une chasuble et d'un pantalon gris, la tête encagoulée dans un fichu beigeasse, elle était déguisée en femme du peuple. Les deux gardes du corps qui se tenaient derrière elle s'étaient aussitôt retirés. Penché sur une assiette chinoise dans laquelle flottaient des fleurs de gardénia jaunies, Jann en avait pris une entre le pouce et l'index, puis, après l'avoir longuement portée à son nez, l'avait remise à son hôte qui l'en avait remercié d'une voix étranglée. La conversation avait duré dix minutes. Il avait commencé par prendre des nouvelles de toute la famille, nommant son mari et chacun des enfants par leurs noms, avait remercié Dieu de les savoir en bonne santé, puis il avait ajouté sans changer de voix : «Si vous ne me dites pas ce que vous a dit le général Gala à mon sujet, j'envoie la bande enregistrée à votre mari et à la presse étrangère.» «Je ne le vois plus, je ne le vois plus du tout», avait-elle répondu tremblante. «Il vous a rejointe mercredi dernier, à Paris, dans votre suite de l'hôtel Plaza.» «Tout ce que je sais, avait-elle balbutié, c'est qu'il vous aime beaucoup.» «Et vos enfants, chère madame, voulez-vous que je les aime comme il m'aime ? Réfléchissez, avait-il conclu, (...)
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