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Auteur : Belinda Cannone
Date de saisie : 03/03/2012
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Stock, Paris, France
Collection : Grise
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 9782234071841
GENCOD : 9782234071841
Sorti le : 18/01/2012
Le 11 mars 2011, lorsque je suis revenue dans ma maison des champs, j'ai découvert que des cambrioleurs avaient emporté deux grandes malles contenant tout mon passé : plusieurs décennies de journaux intimes, vingt ans de carnets de travail, toutes mes photos et ma correspondance. En somme, je venais de perdre la totalité de ma mémoire. Étrange deuil à traverser : j'étais celle qui avait perdu son bien le plus précieux et, en même temps, ce qui était perdu était... moi-même.
Face à dépouillement si radical, le soir de ma découverte j'ai commencé à tenir le journal de ma perte pour essayer de l'assimiler. Qu'est-ce donc que la mémoire ? Et l'oubli ? Pourquoi être si attachée à des journaux intimes ? De quoi la disparition des lettres d'amour me privait-elle ? Qu'est-ce que le présent ? Chaque fois la réponse tenait à la nature de cette sorte d'écrits : liés au vivant, à l'individu, au singulier, ils sont comme la chair du temps, périssables et pour cela même infiniment précieux. Il fallait résister à la mélancolie. Je lui ai opposé le désir du livre.
B.C.
Belinda Cannone est romancière et essayiste. Elle a publié six romans (le dernier, Entre les bruits, aux éditions de L'Olivier) et plusieurs essais, dont L'Écriture du désir (Prix de l'essai de l'Académie française 2001), Le Sentiment d'imposture (Grand Prix de l'essai de la Société des gens de lettres 2005), La bêtise s'améliore (Stock, 2007) et La Tentation de Pénélope (Stock, 2010). Son dernier ouvrage, Le Baiser peut-être, a paru en septembre 2011 chez Alma éditeur.
"Perdre/Mais perdre vraiment /Pour laisser place à la trouvaille." Ces quelques vers d'Apollinaire donnent du sens à la double aventure vécue par Belinda Cannone : celle d'être dépouillée des deux malles en métal dans lesquelles la romancière et essayiste avait enfermé des journaux scrupuleusement tenus depuis l'âge de 10 ans, puis celle de trouver dans cette terrible épreuve l'inspiration pour une nouvelle oeuvre...
Pourtant, au fil des pages, une forme s'invente, où la diariste met en scène en un très beau jeu de miroirs le rôle conféré d'ordinaire à l'écriture quotidienne. Celle-ci ne se réduit pas, tel un fétiche, à consoler d'une perte (celle de l'enfance, du temps qui passe ou de l'ensemble de ses archives personnelles). Elle est aussi une mise à l'épreuve de soi. Car Belinda Cannone se défend de toute autocomplaisance : "J'ai toujours eu horreur de marcher dans mes traces", insiste-t-elle, refusant avec Sartre d'avancer "l'oeil dans le rétroviseur", en se donnant avant l'heure un "ton posthume".
Pour sauver ce qui pouvait encore l'être, l'insomniaque se mit à noircir la page blanche...
Rédigé là même où elle fut dépouillée, son récit fiévreux s'apparente à un travail de deuil, mais annonce une renaissance. Commencé dans la souffrance, la colère et la dépression, il se termine par la victoire de l'imagination sur la réalité, du jour sur la nuit. Son irrépressible désir d'écriture, personne ne pourra le lui voler.
Vendredi 11 mars 2011
Ce soir, quand je suis arrivée dans ma maison des champs, j'ai mis du temps à m'apercevoir qu'elle avait été visitée, tant les voleurs s'étaient montrés discrets. Un tapis bousculé (pas mon genre) dans une des chambrettes du haut dont les deux portes étaient ouvertes (or je les tiens toujours fermées, pour la chaleur) m'a pourtant alertée. Je suis retournée dans le bureau où je venais de déposer mes affaires et j'ai constaté ce que je n'avais pas vu la première fois : mon ordinateur portable avait disparu. J'ai fait le tour des huis et en effet, la porte donnant sur le jardin ne fermait plus, ouverte au pied-de-biche (diraient les gendarmes). Étrange et un peu inquiétant : étrange, car il m'a fallu du temps pour constater que seuls un lecteur de DVD et un vieil élément de la chaîne hi-fi avaient aussi été emportés - maigre butin ; un peu inquiétant, car les vols et les effractions le sont toujours.
Eugène, mon voisin, est venu, ainsi que les gendarmes. Ils allaient de pièce en pièce, photographiant, me faisant remarquer, ce dont je convenais bien aisément, que j'avais de la chance dans mon malheur : pas un tiroir retourné, pas un meuble abîmé, à peine une trace du passage des voleurs dans ce petit larcin de trois objets très remplaçables... Mais j'étais assez paisible, car mon ordinateur, quelle importance, j'ai des doubles et des triples de tous mes fichiers sur clé USB, disque dur, serveur internet, etc., l'assurance m'en paierait un autre et voilà tout.
Nous étions dans la chambrette au tapis déplacé lorsque j'ai été saisie d'une intuition soudaine : je me suis penchée et en effet, sous la table il n'y avait plus les deux malles en métal où, depuis qu'une personne indélicate était venue quelquefois et avait fouillé dans mes affaires, je conservais, enfermé à double tour, tout : dans l'une mes journaux depuis que j'ai dix ans, dans l'autre mes photos et quarante années de correspondance (lettres de mon père, de ma grand-mère, de mes amoureux, de je ne sais plus qui, ça me reviendra au fur et à mesure, peut-être, peut-être). Les journaux contiennent toute ma vie : or j'ai une mémoire si incertaine, si lacunaire, que cette perte m'apparaît comme une grande catastrophe. Toute ma vie, mon adolescence, mes amours, et le pire, le pire : tous les journaux-laboratoires qui ont accompagné chacun de mes livres. Depuis longtemps s'y entrelaçaient les événements de mon existence et la réflexion littéraire : ils étaient surtout des carnets de travail dans lesquels je réfléchissais en écrivant (je réfléchis mieux ainsi). Tout à l'heure j'ai retrouvé deux carnets, conservés ailleurs : l'un, intimité et travail mêlés, de 2009, et l'autre ne concernant que le travail, qui va de 2002 à 2005, mais pour cette période agitée j'en ai forcément tenu d'autres, qui se trouvaient dans la malle aussi...
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