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Auteur : Paul Fournel
Date de saisie : 25/04/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : POL, Paris, France
Collection : Fiction
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 9782818014172
GENCOD : 9782818014172
Sorti le : 05/01/2012
La stagiaire entre dans le bureau de Robert Dubois, l'éditeur, et lui tend une tablette électronique, une liseuse. Il la regarde, il la soupèse, l'allume et sa vie bascule. Pour la première fois depuis Gutenberg, le texte et le papier se séparent et c'est comme si son coeur se fendait en deux.
Paul Fournel est écrivain. Il a longtemps été éditeur (chez Ramsay et Seghers entre autres). Il a été Président de la Société des gens de Lettres. Il a dirigé l'Alliance française de San Francisco. Il a été attaché culturel au Caire et à Londres.
Il est maintenant écrivain à plein temps et cycliste le reste du jour.
Pendant son troisième plein temps, il préside l'Oulipo.
Parmi ses ouvrages : des romans : Un homme regarde une femme, Foraine, Chamboula, des nouvelles : Les petites filles respirent le même air que nous, Les grosses rêveuses, Les athlètes dans leurs têtes, Les manières douces de Profane Lulu, du théâtre : Foyer Jardin, des essais : Guignol, Poils de Cairote, Besoin de vélo, de la poésie : Toi qui connais du monde, Térines d'Amérique.
Il ne s'agit pas pourtant, pour Paul Fournel, d'orchestrer une nouvelle bataille entre Anciens et Modernes. L'écrivain a de l'humour, il évite les sanglots et la nostalgie pour parler plutôt du plaisir intense et charnel de la lecture - sous toutes ses formes et sur tous les supports. C'est en achevant La Liseuse qu'une postface révèle la contrainte oulipienne que s'est imposée l'auteur : son récit épouse la forme d'une sextine, forme poétique inventée au XIIe siècle par le troubadour Arnaut Daniel...
Entre poésie et progrès technique, Paul Fournel s'interroge sur les exigences de la vie moderne...
Avec humour et légèreté, il montre que la peur n'est pas une vision du monde. Dans un court roman qui ravira les Anciens comme les Modernes, il met en scène un vieil éditeur dépassé (entendez par là : racheté par une boîte placée sous la direction d'un "fils de" ayant courageusement abandonné la carrière de banquier pour embrasser celle d'éditeur et trimballant ses chiffres et son costume cravate dans tous les couloirs)...
Un beau jour, le progrès entre sans préavis dans l'existence de Robert Dubois. Sous la forme d'une liseuse. Pour faire bonne mesure, la tablette est accompagnée par le joli minois d'une stagiaire. Notre éditeur, de bonne composition, se pliera aux exigences de la vie moderne. Il imaginera même le moyen de porter l'imagination au pouvoir, avec la complicité de cette armée des ombres que contient toute entreprise : les stagiaires. Poétique, satirique, délicat, voici un roman à mettre d'urgence entre toutes les mains.
La littérature est-elle encore la littérature quand elle aligne ses mots et ses sortilèges sur un écran ? Les jeunes générations, qui n'ont pas encore dans l'oreille le joli bruit de la page qu'on tourne, répondront oui.
Robert Dubois n'en sera jamais là. C'est un vieil éditeur. Rachetée par un groupe, la maison qui porte son nom ne lui appartient plus. Mais il continue, passionné et désabusé, d'y exercer son métier...
La Liseuse est aussi le roman informé et drôle d'une maison d'édition d'aujourd'hui. Avec son comité de lecture qui n'est plus seul à décider, ses auteurs modèles ou capricieux, sa jeune romancière dont on espère que le livre va décoiffer la librairie, son attachée de presse, ses tournées d'écrivains en province... C'est la crise. Parfois, on regrette Apostrophes. Les retours de volumes invendus s'accélèrent. Le financier, ce con, voudrait qu'on ne publie pas les livres qui se vendront à moins de 15.000 exemplaires. Mais comment le savoir avant ?
La liseuse ? Une silhouette gracieuse, celle d'une femme absorbée dans la lecture - c'est ainsi que l'ont représentée Fragonard et Renoir, non sans une certaine sensualité. Celle qui donne son titre au roman de Paul Fournel évoque, sous la douceur du nom, un objet figé : la tablette électronique qu'une stagiaire, Valentine, apporte un jour au narrateur, Robert Dubois. Pour cet éditeur chevronné, qui a passé sa vie dans "un silence de vieux papier", l'écran mangeur de pages modifie la physiologie de la lecture...
La Liseuse, enfin, est un roman oulipien qui obéit à certaines contraintes : une sextine de 180 000 signes, variation géante sur une forme poétique du XIIe siècle et une "boule de neige fondante", puisque le monde de Robert Dubois, progressivement, se réduit. Mais il n'est pas nécessaire de s'en aviser pour prendre plaisir à ce roman plein d'humour désabusé, à cette ultime célébration des livres de papier. La page n'est pas tournée, la vie vaut toujours "la peine d'être lue". Sous une forme ou sous une autre. Qu'importe ?
Le roman de Paul Fournel décrit un monde qui disparaît, l'édition à l'ancienne, les déjeuners interminables dans les bistrots de Saint-Germain-des-Prés où l'on servait de l'andouillette-purée et où l'on surveillait son concurrent du coin de l'oeil. Maintenant, il y a des restaurants de sushis et les auteurs font des infidélités à leur éditeur avec Apple qui leur propose de créer des applications. Le narrateur deLa Liseuse n'est pas amer pour autant, c'est ce qui fait le charme du roman...
Légèrement mélancolique, l'auteur décrit de façon très réaliste le milieu de l'édition avec un humour teinté d'ironie mais toujours tendre. Un délice.
Longtemps j'ai croisé les pieds dessus pour un peu de détente, d'élévation, pour un peu plus de sang au cerveau, maintenant, il m'arrive de plus en plus souvent d'y poser la tête, surtout le soir, surtout le vendredi soir. Je croise les bras sur le manuscrit ouvert et je pose ma tête dessus, le front sur l'avant-bras et la joue sur le texte frais. Le bois du bureau amplifie les battements de mon coeur. Le vieux mobilier Art déco conduit bien les émotions et les fatigues. Ruhlman ? Leleu ? Il en a tant vu. J'écoute mon coeur, mon vieux coeur du vendredi, mon vieux coeur dans le silence de la maison. A cette heure, tout le monde est parti, je reste seul à bord, rincé, parce que je n'ai pas le courage de dresser la tour des manuscrits que je dois emporter pour le week-end. Comme chaque vendredi.
Celui qui est sous ma joue est un manuscrit d'amour : c'est l'histoire d'un mec qui rencontre une fille mais il est marié et elle a un copain... J'en ai lu sept pages et je le connais déjà par coeur. Rien ne pourra me surprendre. Depuis des lunes, je ne lis plus, je relis. La même vieille bouillie dont on fait des «nouveautés», des saisons, des rentrées «littéraires», des succès, des bides, des bides. Du papier qu'on recycle, des camions qui partent le matin et qui rentrent le soir, bourrés de nouveautés déjà hors d'âge.
Depuis combien d'années ai-je arrêté de sauter de joie à l'idée que j'allais découvrir un chef-d'oeuvre et rentrer au bureau le lundi en étant un homme neuf ? Vingt ans ? Trente ans ? Je n'aime pas tenir ce genre de compte qui sent la mort. Si je ferme les yeux je vois la lueur jaune uniforme de la lampe de Perzel à travers mes paupières et puis des formes noires l'envahissent, construisant des ruines mouvantes, des dessins de Victor Hugo. Mon souffle ralentit, mon coeur se calme un peu, je pourrais m'endormir, mourir. Mourir à l'attache. On dirait : «Il est mort comme il a vécu, parmi les livres, en lisant !» et, en vérité, je serais mort en rêvant à rien. Il y a bien bien longtemps que je ne lis plus vraiment. Est-ce que je sais seulement encore lire - ce qui s'appelle lire ? En suis-je seulement capable ? Si je tourne la tête sur le côté, mon coeur cogne davantage et fait trembler le bois...
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