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Auteur : Colette Fellous
Date de saisie : 20/10/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-07-013359-8
GENCOD : 9782070133598
Sorti le : 01/09/2011
Une sandale qui se prend dans un rail. Colette tombe. Le train de Tunis arrive. A la dernière seconde, elle parvient à ramper hors de la voie. Elle s'était crue morte.
Cette forte émotion déclenche un tourbillon d'images, de souvenirs. C'est un vertige qui fait danser les lieux, les moments, les mots, les voix. En particulier, Colette revit et nous fait revivre les années 1967-1968, les hôtels, les chambres de bonnes, la Sorbonne, les petits métiers, le Festival d'Avignon. Paris, ses cafés, ses restos, ses cinémas de la rive gauche.
Mais la figure dominante est celle de son frère Georgy, diabétique dès l'enfance et qui mourut à vingt-sept ans. Colette éprouve un immense amour pour lui, à cause de sa fragilité. «J'acceptais qu'il soit mon maître.» Jusqu'au jour où elle comprend qu'il est son mauvais génie. «Il aura été mon initiateur diabolique. (...) J'aurais accepté de me vendre pour lui plaire et s'il avait vécu plus longtemps, il m'aurait poussée à le faire, il avait déjà essayé plusieurs fois, je n'aurais pas pu refuser.»
On retrouve ici Colette Fellous telle que le lecteur l'a aimée dans ses récits précédents, plus une nouvelle dimension, proche du tragique.
Colette Fellous est née à Tunis, où elle a passé son enfance et son adolescence. Elle a notamment publié, aux Éditions Gallimard, Midi à Babylone (collection blanche, 1994), Amor (collection blanche, 1997), Le petit casino (L'Un et l'Autre, 1999), Avenue de France (collection blanche, 2001, Folio n° 4133), Aujourd'hui (collection blanche, 2005, Folio n° 4431), Plein été (collection blanche, 2007).
Tout commence par la perte d'un minuscule morceau de bois - en forme de mouton. Cette "pièce manquante" dans le puzzle d'une toute petite fille, Alice, est la métaphore d'une absence. D'une disparition, presque effacée par l'oubli, qui mine sourdement la recomposition des souvenirs. Un deuil familial, voilé de secrets, est au coeur d'Un amour de frère, un livre où le parcours autobiographique de Colette Fellous prend un tour intense et poignant...
"Bien après les jours et les pays", cette bouleversante "rétrospective", guidée par la "mémoire aimantée", est scandée par des réminiscences de Barbare - un poème étrange et hermétique de Rimbaud, que frère et soeur aimaient lire ensemble. Tel un poème, le magnifique récit de Colette Fellous est à la fois "ouvert, mobile, transparent, et complètement secret, à jamais secret". Accompagné par les sombres accents d'une cantate de Bach, Actus tragicus, c'est un splendide mémorial pour la vie brève d'un frère tant aimé, éperdu dans sa poursuite d'une "beauté noire, brillante, fatale, magique".
Isis en voyage
Bien après les jours et les pays, je suis revenue, juste pour voir. Pour essayer de reconnaître, de comparer. C'était le matin. Le monde avait soudain pris la forme d'une seule conversation, un flux immense d'aucune couleur qui recouvrait les mers et les continents, j'ai couru pour l'écouter de près, j'ai posé mon oreille gauche sur le drap comme sur un coquillage, je voulais sentir battre le coeur des choses, il faisait si chaud ce jour-là, près de trente-cinq. C'était tellement bizarre et envoûtant, comme s'il y avait eu un accident collectif et que personne n'avait été témoin de rien, ça parlait ça parlait dans toutes les directions, je ne savais plus comment me diriger, est, ouest, nord, sud, maison, café, cinéma ? J'avais le vertige. Les bouches brûlaient de dire quelque chose et ne le disaient pas, je voulais les comprendre mais les voix grimpaient l'une sur l'autre, c'était une bouillie grise, les phrases étaient déchiquetées, je ramassais des morceaux, dans les champs, sur les plages, sur les banquettes arrière des voitures, sur les dunes, j'étais Isis en voyage, sans cesse à courir pour rechercher la forme entière d'un corps, mais lequel ?
J'étais perdue, nue dans la chambre. J'avais encore mal au genou. Et au plafond, en contrepoint, indifférentes, les pales du ventilateur. J'aime tant d'ordinaire regarder passer les voix entre les objets, les forêts, les montagnes, les villes et les corps. Elles se faufilent lentement et s'arrêtent d'un coup, presque n'importe où, pour inventer une petite scène improvisée avec dialogues, bruits, sentiments, goûts, sourires, cris, chansons, on croirait qu'elles n'existent que pour calmer le récit impossible de tous nos coeurs hagards, jetés sauvagement dans le monde. Sur mon lit, une percale blanche avec des voiliers rouges, bleus, jaunes. Et les pales des ventilateurs, chuchotant obstinément leur mélodie couleur d'été.
C'est alors que j'ai commencé à aimer me tromper d'années et de saisons, je voulais devenir moi-même ce récit impossible et vivre pour dix mille trois cents corps, dans tous les temps à la fois. Derrière les grilles bombées de la fenêtre, au fond de la mer, il y avait le dessin du Bou-Kornine, presque effacé dans la brume de chaleur. Cette montagne à deux têtes qui est ma boussole quand je suis ici. Je voulais rencontrer à la même seconde des rires de gosses, des heures vides devant la mer et des rues bondées à trois heures du matin. Jouer dans des orchestres improvisés sur le sable et traverser des minutes souveraines ou terribles. J'étais à la fois au bord du désert, dans les rues de Timimoun, et dans celles de Tokyo, devant des écrans géants. Dans la neige à Trécout et sur la terrasse d'une villa de Carthage à danser le tamouré ou le madison, je ne sais plus, mes yeux sont devenus si petits, je ne vois plus très bien de loin. Je marchais dans Oaxaca au tout petit matin, dans ces ruelles tièdes, dorées, bien silencieuses encore, et au même moment, j'entrais dans Saint-Eustache, recevant en plein visage L'Offrande musicale : oh tout à coup, derrière la musique, il s'était mis à neiger légèrement sur la grande ville qui s'appelle Paris. Je dévalais les dunes de Gammarth avec mon corps de six ans et demi et me mettais aussi à tourner tourner dans les avenues de l'Upper West Side avec mes bientôt cinquante ans et ma robe noire à volants que j'avais achetée un dimanche matin au Flea Market de Columbus Avenue, entre la 76 et 77e Rue. Je voulais offrir une nouvelle grammaire à tout ce qui se présentait, une grammaire barbare et brûlante, qui rende compte de toutes les blessures et les fêtes dans une même phrase. Mais j'étais prise soudain d'un second vertige, plus violent encore. Il fallait maintenant arrêter cette course, alors j'ai mis de la musique : A Whiter Shade of Pale, m'a dit aussitôt la chanson.
1) Qui êtes-vous ? !
Je vis à Paris, j'aime le mouvement, je suis née à Tunis, j'essaie de comprendre la vie en l'écrivant.
2) Quel est le thème central de ce livre ?
Il y en a trois. Le premier est un accident à Sidi Bou Saïd, un jour d'été, il y a deux ans, quand j'ai failli être écrasée par un train et la stupeur qui s'est alors emparée de moi. J'ai compris qu'en une seconde, alors que tout semblait si heureux, on pouvait disparaître.
Le deuxième est un frère que j'aimais passionnément et qui est mort à
27 ans, j'en avais 20. Il a été mon maître et en même temps mon petit enfant malade. Il a joué avec le lien si puissant que nous avions. Je raconte ce lien, ce trouble, cette chose paradoxale que j'ai découvert en écrivant ce livre, un amour qui peut se retourner en quelque chose de destructeur. Enfin, le troisième thème est Paris, à mon arrivée, en 1967, quand je suis venue de Tunisie y faire des études de Lettres.
Le Paris de mes rêves d'enfant, les années de formation, la découverte d'une vie-poème, d'une ville-cinéma, dans laquelle on peut aussi se perdre. Ces trois thèmes sont au coeur de mon être le plus intime. Ce livre raconte aussi l'histoire d'un éveil à la vie, c'est l'histoire de toute jeunesse.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
"Un morceau de ma vie est passé sous le train ce mardi-là, bien après les jours et les pays, ce mardi d'un mois d'août naissant (il était presque midi) mais comment le cerner, le dessiner, le reconstruire ?"
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
L'offrande musicale de Bach ou These boots are made for walking de Nancy Sinatra...Mais il y a beaucoup de chansons qui circulent dans le livre, beaucoup de livres, beaucoup de films....C'est l'histoire de mes années d'apprentissage, rythmées par tant de chansons.....
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
J'aimerais que les lecteurs retrouvent dans leur propre vie, en lisant ce livre, les points les plus secrets, les plus forts, leurs moments de fulgurance, d'étonnement, de colère, quand par exemple ils ont assisté à des événements qui avaient un double visage, quand ils se sont retrouvés pour la première fois devant une situation dangereuse et qu'ils ne la comprenaient pas encore. J'aimerais aussi partager l'amour d'une ville, des livres, du cinéma. Comment on peut faire de sa vie un jeu, comment la rendre plus légère, même quand elle est grave.....On est responsable, quand on écrit, de la vie du lecteur, du temps de sa lecture. Et j'aime ne jamais oublier cette responsabilité.
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