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Auteur : Sorj Chalandon
Date de saisie : 27/12/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Grasset, Paris, France
Collection : Roman
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-246-78569-9
GENCOD : 9782246785699
Sorti le : 17/08/2011
«Maintenant que tout est découvert, ils vont parler à ma place. L'IRA, les Britanniques, ma famille, mes proches, des journalistes que je n'ai même jamais rencontrés. Certains oseront vous expliquer pourquoi et comment j'en suis venu à trahir. Des livres seront peut-être écrits sur moi, et j'enrage. N'écoutez rien de ce qu'ils prétendront. Ne vous fiez pas à mes ennemis, encore moins à mes amis. Détournez-vous de ceux qui diront m'avoir connu. Personne n'a jamais été dans mon ventre, personne. Si je parle aujourd'hui, c'est parce que je suis le seul à pouvoir dire la vérité. Parce qu'après moi, j'espère le silence.»
Killybegs, le 24 décembre 2006
Tyrone Meehan
Sorj Chalandon, né en 1952, a été longtemps journaliste à Libération avant de rejoindre Le Canard enchaîné. Ses reportages sur l'Irlande du Nord et le procès Klaus Barbie lui ont valu le prix Albert Londres en 1988. II a publié, chez Grasset, Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008) et La Légende de nos pères (2009).
La vocation du roman (transcrire la complexité) rencontre la tentation de l'amitié (comprendre et pardonner) pour faire de ce texte épuré l'un des livres les plus poignants de l'automne.
Retour à Killybegs respire la passion et le désespoir d'un homme qui, un jour, n'a pas eu le choix et s'est enfoncé dans la nuit et dans la honte. L'observation du journaliste et le lyrisme du romancier sont réunis dans ce beau livre éperdu d'amour pour un pays blessé et d'empathie pour ses habitants.
Le romancier Sorj Chalandon dépeint l'existence d'un homme, au milieu des siens, broyé par l'histoire. «Personne n'a jamais été dans mon ventre, personne», dit-il, manière d'affirmer qu'il détient seul sa vérité. Celle d'un traître seulement ? Ou bien celle d'un combattant, écrasé par une guerre qui n'a jamais voulu dire son nom ? Emouvant, poignant, le roman de Sorj Chalandon a les allures d'une épopée tragique, à l'image de l'histoire de l'Irlande, pays déchiré, pays meurtri. C'est un livre d'une humanité profonde, merveilleusement écrit. Avec des mots, avec des larmes de silence.
Voici un roman que l'on ne considérera pas comme le plus gai de la «rentrée littéraire». Pourtant c'est sans doute l'un des plus forts, l'un des plus serrés, comme on le dit d'un café très noir et sans sucre...
Ce qui fait la valeur de ce roman tient à deux ordres d'éléments, outre le style sobre, factuel, efficace et sans pathos. Premier ordre, un retour historico-journalistique sur un interminable conflit (matrice mythologique dès 1916) dont bien des épisodes ont été oubliés depuis. Le second ordre d'éléments qui rendent passionnante et haletante la lecture de ce roman noir tient à la construction du récit et à la richesse des personnages...
L'histoire a passé, recouvrant ce silence de mort. Le magnifique roman de Sorj Chalandon est tissé de ce gris, de ce silence, de ces tombes où, pour finir, voisinent les combattants de la liberté et ceux qui eurent à les trahir. Cette «humanité sombre» a rendu les armes. Triste et lasse.
Le traître est seul et sa solitude révèle la nature de cette guerre, de chaque homme, du groupe. Raconter en quelques articles la vie d'un homme comme Denis Donaldson, c'est un travail de journaliste. Imaginer et comprendre la vie du héros dont la trahison a remis en cause les fondements de la vôtre, le faire en lui donnant une seconde vie de fiction, résume et couronne celui d'un écrivain.
Sorj Chalandon revient sur l'histoire de Tyrone Meehan, activiste de l'IRA devenu traître. Il imagine son retour au village natal. A première vue, c'est un livre que vous avez sans doute déjà lu. A première vue seulement. Ne vous fiez surtout pas aux apparences : Retour à Killybegs est un choc. C'est aussi le meilleur roman de Sorj Chalandon, qui n'en est pourtant pas à son coup d'essai...
Qu'adviendra-t-il ? La mort, bien sûr. Mais ce qui compte, c'est le passé. Et la bouleversante aventure d'un vieillard qui ne se résigne pas à voir sa vie résumée à ce mot infamant : traître. Ce récit, syncopé, épuré, est une parfaite réussite.
Quand mon père me battait il criait en anglais, comme s'il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frappait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait il n'était plus mon père, seulement Patraig Meehan. Gueule cassée, regard glace, Meehan vent mauvais qu'on évitait en changeant de trottoir. Quand mon père avait bu il cognait le sol, déchirait l'air, blessait les mots. Lorsqu'il entrait dans ma chambre, la nuit sursautait. Il n'allumait pas la bougie. Il soufflait en vieil animal et j'attendais ses poings.
Quand mon père avait bu, il occupait l'Irlande comme le faisait notre ennemi. Il était partout hostile. Sous notre toit, sur son seuil, dans les chemins de Killybegs, dans la lande, en lisière de forêt, le jour, la nuit. Partout, il s'emparait des lieux avec des mouvements brusques. On le voyait de loin. On l'entendait de loin. Il titubait des phrases et des gestes. Au Mullin's, le pub de notre village, il glissait de son tabouret, s'approchait des tables et claquait ses mains à plat entre les verres. Il n'était pas d'accord ? Il répondait comme ça. Sans un mot, les doigts dans la bière et son regard. Les autres se taisaient, casquettes basses et les yeux dérobés. Alors il se redressait, défiait la salle, bras croisés. Il attendait la réplique. Quand mon père avait bu, il faisait peur.
Un jour, sur le chemin du port, il a donné un coup de poing à George, l'âne du vieux McGarrigle. Le charbonnier avait appelé son animal comme le roi d'Angleterre pour pouvoir lui botter les fesses. J'étais là, je suivais mon père. Il marchait à pas heurtés, chancelant de griserie matinale, et moi je trottais derrière. A un angle de rue, face à l'église, le vieux McGarrigle peinait. Il tirait son baudet immobile, une main sur le bât, l'autre sur le licol, en le menaçant de tous les saints. Mon père s'est arrêté. Il a regardé le vieil homme, son animal cabré, le désarroi de l'un, l'entêtement de l'autre, et il a traversé la rue. Il a poussé McGarrigle, s'est mis face à l'âne, l'a menacé rudement, comme s'il parlait au souverain britannique. Il lui a demandé s'il savait qui était Patraig Meehan. S'il imaginait seulement à quel homme il tenait tête. Il était penché sur lui, front contre front, menaçant, attendant une réponse de l'animal, un geste, sa reddition. Et puis il l'a frappé, un coup terrible entre l'oeil et le naseau. George a vacillé, s'est couché sur le flanc et la charrette a versé ses galets de houille.
- Eirinn go Brách ! a crié mon père.
Puis il m'a tiré par le bras.
- Parler gaélique, c'est résister, a-t-il encore murmuré. Et nous avons continué notre chemin.
1) Qui êtes-vous ? !
Je suis journaliste et auteur. J'écris la journée pour "Le Canard Enchaîné" et la nuit pour la fiction. Je ne mélange pas les deux. La lumière du dehors est donc pratique pour me situer. Lumière ? Actualité. Obscurité ? Fiction. C'est comme ça que je m'y retrouve.
2) Quel est le thème central de ce livre ?
"Retour à Killybegs" parle de la trahison.
Nait-on traître ? Comment le devient-on ? Que vit le traître ? Sa solitude, son silence, sa fin.
Dans le livre "Mon traître", paru chez Grasset en 2008, je racontais l'histoire d'un petit Français qui me ressemble, entré en passion pour l'Irlande et le combat des républicains. L'un d'eux était mon ami, et un traître aussi. Raconter le désarroi du Français n'a pas suffit à faire mon deuil de l'Irlandais. Le seul moyen de l'entendre - il a été assassiné sans expliquer sa traîtrise - a été de me glisser dans sa peau.
"Retour à Killybegs" n'est pas la suite de "Mon traître", mais son écho.
Après avoir partagé la tristesse du trahi, j'ai partagé le mensonge du traître.
Et refermé son tombeau.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
"A ceux qui ont aimé un traître"
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Ce serait la totalité du cd "O'Stravaganza", que j'ai écouté en boucle et pendant deux ans, durant toute l'écriture.
Le choc sublime de la musique irlandaise et du baroque italien...
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Une larme silencieuse.
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