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.. Kolakowski : le clivage de l'humanité

Couverture du livre Kolakowski : le clivage de l'humanité

Auteur : Jacques Dewitte

Date de saisie : 08/06/2011

Genre : Philosophie

Editeur : Michalon, Paris, France

Prix : 10.00 € / 65.60 F

ISBN : 9782841865727

GENCOD : 9782841865727

Sorti le : 09/06/2011

  • Les présentations des éditeurs : 08/06/2011

Le philosophe polonais Leszek Kolakowski (1927-2009), grand intellectuel européen du XXe siècle, est l'auteur d'une oeuvre abondante et variée, relevant à la fois de l'histoire des idées, de l'histoire religieuse et de l'essai philosophique. Il fut aussi un écrivain drôle et spirituel, cultivant le goût du paradoxe, la mise en question sceptique de toutes les évidences établies, sans déboucher jamais sur un scepticisme absolu. Séduit dans sa jeunesse par le communisme, il ne tarda pas à s'en détacher et à analyser le marxisme de l'intérieur. Le stalinisme n'est pas un accident, il est inscrit en germe dans la folle et splendide ambition de Marx : faire retourner l'homme à son unité perdue. Ainsi redécouvre-t-on la signification d'un christianisme marqué par les thèmes de la perte de l'innocence et du clivage anthropologique, qui peut apprendre aux hommes à vivre dans l'imperfection irrémédiable de leur être, sans pour autant sombrer dans le désespoir. Il en ressort une conception politique reconnaissant l'importance des médiations et des institutions, ainsi qu'une vision de la spécificité de l'Europe comme la civilisation qui a su mettre en question la supériorité absolue de ses propres valeurs et rendre possible l'universalité humaine.

Philosophe, traducteur de Kolakowski qu'il a fréquenté à la fin des années 1970, Jacques Dewitte est l'auteur de nombreux articles et de deux livres parus aux mêmes éditions : Le pouvoir de la langue et la liberté de l'esprit (2007) et L'exception européenne (2008).


  • Les courts extraits de livres : 08/06/2011

Extrait de l'introduction

La fonction des intellectuels

Ceux qui, au milieu des années 1970, ont découvert les écrits de Leszek Kolakowski, ont perçu chez lui un ton entièrement différent de celui qui dominait la vie intellectuelle occidentale. Car de ce côté-ci de l'Europe prévalaient, à des degrés divers de radicalité, un rejet de la culture, de la tradition, une posture de la transgression, de la subversion ou de l'anti-culture. En lisant et fréquentant des personnes issues de l'Autre Europe - les Tchèques ou les Polonais - on découvrait une tout autre attitude. La culture n'était pas pour eux un poids à liquider, mais une richesse qui nourrit, un bien fragile et vulnérable. Elle devait être préservée et cultivée contre les forces qui la menacent. Cela allait de pair avec une tout autre idée de la liberté. Non pas une liberté en opposition radicale contre la culture, contre la langue héritée, contre les formes héritées, mais une liberté faisant fond sur elles. De même pour l'histoire : elle n'était pas un ennuyeux pensum à mémoriser ni un héritage encombrant à effacer, mais une ressource pour comprendre d'où l'on venait et pour savoir où l'on veut aller. De cette Autre Europe venait aussi l'idée - l'expérience - que l'Europe elle-même, comme civilisation, était quelque chose de fragile, de contingent, de menacé - quelque chose qui devait être défendu, pour quoi on devait se battre, mais aussi quelque chose qui n'était nullement évident et appelait même un approfondissement intellectuel. C'était la voix de l'humanisme d'Europe centrale qui se faisait entendre. Et cette voix continue à être en désaccord avec la subversion institutionnalisée qui s'est installée un peu partout.
Comme dans tous les grands malentendus, il s'agit notamment d'une affaire de langage, d'une différence dans la manière de nommer et de percevoir la réalité. Ce que Milan Kundera a bien mis en évidence dans ses romans à propos de l'incompréhension au sein des couples, où chacun développe son propre lexique autour d'autres vocables premiers, se retrouve dans la relation entre les deux lignées qui ont partagé et continuent encore à partager l'Europe, que l'on peut appeler respectivement celle du Printemps de Prague et celle de Mai 68. Soit l'expression «la liberté de la culture» : elle correspond à une bonne part de la résistance de l'humanisme d'Europe centrale à la domination nazie et au communisme. Mais comprise à travers l'idiome de la lignée de Mai 68, elle signifie : expression de soi, liberté illimitée, élimination de toutes les entraves. Or, cela n'a aucun sens dans l'autre lignée, qui perçoit aussitôt dans de tels slogans la persistance de vieux schémas idéologiques et discerne un renversement imminent de cet idéal en son contraire : l'arbitraire, une nouvelle forme de domination et de tyrannie.
La rencontre avec cette autre sensibilité, et cette autre idée de la culture issue de l'humanisme d'Europe centrale a permis, pour qui appartient à la génération de 68, de comprendre la justesse du reproche selon lequel elle serait une génération d'«enfants gâtés». Si elle mérite ce qualificatif, ce n'est pas parce qu'elle a profité de la prospérité économique des Trente Glorieuses, mais parce qu'elle a bénéficié de biens précieux dont elle ne percevait pas la rareté et la fragilité : l'éducation, la culture, la langue. Au lieu de les préserver et de les faire fructifier, on les attaquait et on cherchait à les liquider comme une charge écrasante, en refusant et dénigrant un patrimoine où en même temps on ne cessait de puiser.


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