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Auteur : Habib Selmi
Traducteur : Françoise Neyrod
Date de saisie : 15/04/2011
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Mondes arabes
Prix : 18.80 € / 123.32 F
ISBN : 9782742796403
GENCOD : 9782742796403
Sorti le : 04/04/2011
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Mahfouz est un jeune immigré tunisien d'origine rurale qui enseigne la langue arabe à Paris et qui est obligé, pour subvenir à ses besoins quotidiens, de travailler aussi comme veilleur de nuit dans un petit hôtel. Il rencontre une Française, Marie-Claire, employée dans un bureau de poste, et leur attirance réciproque se transforme rapidement en une passion dévorante.
Marie-Claire s'installe chez Mahfouz et bouleverse son existence : elle lui apprend à ranger ses affaires, à se comporter à la maison et en société selon les règles de la bienséance, à apprécier les bons mets, et même l'art et la manière d'embrasser une femme et de lui faire l'amour. Fou d'elle, obsédé jour et nuit par son odeur faite de "parfum et de sueur mêlés", Mahfouz s'adapte de bon gré à sa nouvelle vie et semble se défaire peu à peu de ses réactions ataviques. Mais pour combien de temps ?
Dans ce roman débordant de sensualité, Habib Selmi renouvelle un thème récurent de la littérature arabe contemporaine, celui du choc tantôt réel tantôt imaginaire entre Orient et Occident. Contrairement à ses prédécesseurs, il nous laisse finalement le soin de conclure sur ce qui, dans l'avenir des deux amoureux, relèvera de leur différence culturelle ou du commun destin de toute relation amoureuse.
Né à Kairouan en 1951, Habib Selmi est agrégé d'arabe et travaille à Paris depuis 1983- Il a publié sept romans et deux recueils de nouvelles qui l'ont placé parmi les meilleurs écrivains tunisiens de langue arabe.
Sindbad / Actes Sud a publié trois romans, Le Mont-des-Chèvres (1999), Les Amoureux de Bayya (2003) et La Nuit de l'étranger (2008).
«Est-ce que tu as pris une douche ?»
A ce moment-là, je fais un petit mouvement de tête, à peine perceptible, qu'elle est la seule à pouvoir comprendre. Et depuis qu'elle habite avec moi, quand je prends place en face d'elle pour le petit-déjeuner, chaque fois elle pose la même question, sur le même ton.
Ensuite, nous ne disons rien. Nous sommes absorbés par le petit-déjeuner, c'est un peu comme si nous nous adonnions à un rite ancien, dont nous connaissons les moindres gestes, pour le pratiquer depuis longtemps. Nous les accomplissons sans y penser. Nous nous regardons à peine durant tout ce temps, mais je sais bien que Marie-Claire, qui a un visage tout rond, parsemé de taches de rousseur, est contente ; car prendre le petit-déjeuner avec moi après la douche est ce qu'elle aime plus que tout.
Avant que nous vivions ensemble, Marie-Claire, à peine avait-elle ouvert les yeux, se rendait à la cuisine. Elle prenait son petit-déjeuner, et fumait une cigarette ou deux en dégustant son café. Ensuite, elle allait dans la salle de bains pour prendre une douche. C'est ce qu'elle m'a dit quand nous avons commencé à nous connaître mieux. J'ai manifesté ma stupéfaction, et j'ai tout fait pour la convaincre d'abandonner cette mauvaise habitude. Je lui disais : «La nourriture est sacrée, c'est un don de Dieu, ma mère le disait toujours, il faut se laver avant le repas.» Ensuite, elle tenait plus que moi encore à prendre une douche avant de manger quoi que ce soit.
Je l'observe. Elle est occupée à étaler un peu de beurre sur une tranche de pain grillé, qu'elle recouvre ensuite de confiture de cerises, d'abricots, de groseilles, de fraises. Elle trempe sa tartine dans le café au lait chaud, puis elle la porte à ses lèvres que, toujours, j'ai eu envie d'embrasser ; du jour où je l'ai connue jusqu'à celui où elle m'a quitté.
Quand elle a fini de manger, elle passe lentement ses doigts sur ses lèvres tendres et juteuses, toutes gonflées encore de sommeil. Elle s'exclame : «C'est bien que tu prennes le petit-déjeuner avec moi !» Et elle a l'air très heureuse. Elle prend sa première cigarette : «Il n'y a rien de mieux, tu ne trouves pas ?» J'approuve d'un signe de tête. Mais, moi, je suis né dans un village où l'on disait toujours que la nourriture est un don de Dieu ; moi, de toute mon enfance, je n'ai jamais su ce qu'est un petit déjeuner. Et si je mangeais quelque chose, c'était un quignon de pain d'orge ou de blé que je faisais ramollir avant de le mâcher car mes dents avaient été longues à pousser, je craignais qu'elles ne se cassent ; je le trempais longuement dans de l'eau ou dans la soupe qui restait du repas de la veille, je l'accompagnais parfois d'un reste de couscous qu'on avait laissé à l'air toute la nuit, mais qui était devenu rance tout de même ; parfois, je le mouillais avec le lait qui restait dans l'outre une fois que l'on avait battu le reste la veille, ou je le mangeais avec les figues et les abricots que j'avais dérobés.
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