La mémoire de l'enfance irrévocablement perdue est aussi délicieuse qu'effrayante. Par exemple. Il y a quelques années, alors que je marchais sur un trottoir bondé, que j'allais travailler et que j'étais pressée, me voilà submergée par l'odeur de ma mère. Cette ineffable odeur- un parfum qu'autrefois elle se mettait dans le cou - suit la foule, me rattrape, puis soudain disparaît. L'impression qu'elle me manque est alors inexprimable; je suis au bord des larmes, et je n'ai plus en tête que ressentir l'odeur, la ressentir encore, tout de suite : si j'avais pu seulement la verser dans un flacon !
Un parfum dans une rue, un souffle d'air au printemps, un mot, une mélodie... des détails infimes font parfois ressurgir des souvenirs que l'on croyait oubliés. Dans cette ronde des images du passé, certaines prennent à la gorge avec la même intensité qu'autrefois quand on assistait, enfant, à l'injustice du monde. D'autres nous bercent d'une douce nostalgie, d'autres encore nous font revivre avec le sourire de lumineux instants...
Dans ses nouvelles, Christina Mirjol excelle à retranscrire des moments du passé qui jalonnent notre vie d'adulte et nous rendent encore plus vivants.
Christina Mirjol a déjà publié au Mercure de France Suzanne ou le récit de la honte (Bourse Thyde Monnier de la SGDL en 2008) et Dernières lueurs.
Les courts extraits de livres : 07/05/2011
Dix ans.
Tout ce qui nous arrive, les choses qui nous arrivent, entraîne des petits cataclysmes, même les choses minuscules on ne s'en méfie pas. Elles nous blessent, elles nous blessent, continuent de nous blesser, et sont aussi cruelles qu'elles étaient ordinaires au moment d'arriver; ainsi, sommes-nous la proie de tristesses dérisoires...
Il y a combien d'années ?
C'était il y a longtemps. Longtemps. Une toute petite histoire.
Eh bien raconte !
Figurons-nous ces choses d'il y a cinquante ans... et voilà que nous pleurons.
Je pleure. Vous pleurez. Et voilà qu'elle aussi pleure devant un gâteau.
Un simple anniversaire !
Les dix ans de son fils... de sa petite fille... Celui-ci ou celle-là, peu importe, car voici ; voici que les bougies qu'on avait empaquetées pour une éternité font vaciller des flammes refroidies depuis longtemps. Une main vient tout juste de sortir d'un tiroir ces petits lumignons ; elles étaient dans un sac - un sachet minuscule -, elles étaient enfouies là, derrière une boîte de perles et un sac de bouchons ; et on les a trouvées ! Elles n'avaient pas servi depuis peut-être... oui... c'était il y a longtemps... il y a si longtemps... Dix toutes petites bougies... Dix branchettes de cire froide tirées d'une vieille armoire... Et comme elle a glissé cette main qui tantôt a rouvert la vieille porte ! Comme elle s'est enfoncée dans l'abîme du vieux meuble, puis le bras, puis la tête, puis le corps tout entier !
Eh oui ! il y en a dix. Ce sont bien ses bougies. Les bougies de ses dix ans, de son propre anniversaire !...
Et comment est-ce possible ?
Le fait est qu'on déverse sur son visage hagard un sac rempli d'effroi. Et voilà que se dénoue ce qu'elle croyait ficelé, et que sortent l'un après l'autre les souvenirs morts.
C'est donc un inventaire d'inquiétudes toujours prêt, dit-elle séchant ses larmes ; l'occasion de chagrins alors qu'on est si vieux ; ce sont à l'improviste des apparitions pleines de mites.