Je le voyais s'éloigner, la nuque maigre, le crâne chauve, les épaules effondrées. Je n'ai pas bougé. J'aurais dû l'appeler, le serrer dans mes bras, lui dire que j'étais heureux qu'il me fasse cadeau, pour me faciliter la vie de tous les jours, des objets qui lui avaient permis d'être lui. Mais je n'ai pas bougé, je n'ai rien dit. C'est aujourd'hui, tant d'années après, que je voudrais le rattraper et le prendre contre moi. Je sais bien qu'il est trop tard, mais j'y reviens sans arrêt. Comme un cul-de-jat (...)
Bonne nuit, doux prince
«Je le voyais s'éloigner, la nuque maigre, le crâne chauve, les épaules effondrées. Je n'ai pas bougé. J'aurais dû l'appeler, le serrer dans mes bras, lui dire que j'étais heureux qu'il me fasse cadeau, pour me faciliter la vie de tous les jours, des objets qui lui avaient permis d'être lui. Mais je n'ai pas bougé, je n'ai rien dit. C'est aujourd'hui, tant d'années après, que je voudrais le rattraper et le prendre contre moi. Comme un cul-de-jatte qui a mal aux jambes, j'ai mal à (...)
«Je me souviens que nous marchions lentement parce que je mangeais mon pain avec une pierre de sucre, puisque je ne supportais plus le chocolat, et que c'est moins bien que le chocolat, avec le pain, le sucre. Comme nous passions devant le magasin de jouets où j'avais vu les bateaux, une dame est sortie de la boutique avec un paquet sous le bras, enveloppé dans du papier cadeau. C'était le même que celui de mon bateau, que celui de Noël, que celui du père Noël.
C'était fini. Le doute était là, qui s'est c (...)
Et j'ai découvert Thérèse, en même temps que je découvrais ma Messe en fa. Pendant les répétitions, j'avais écouté la messe et Thérèse et, là, je les entendais.
Alors, en pleine béatitude, j'ai senti l'amour s'abattre sur moi, comme d'autres sont foudroyés par la beauté, la foi. A moins que ce ne soit de ma propre musique que je sois tombé amoureux. Ou de l'amour lui-même. Ou de Dieu.
Bien que mort prématurément à trente et un ans, Franz Schubert aura eu le temps de composer plus de mille oeuvres, dont (...)
«Il y a bien quelque temps déjà qu'Antoine n'a plus peur. Il continue cependant à boire, un peu par habitude, un peu par paresse. C'est souvent la même chose... Un peu - beaucoup ! - par goût, bien sûr. En réalité, il boit comme il respire, sans trop savoir pourquoi. Il pourrait aussi bien arrêter : il n'a seulement pas essayé, voilà tout.»
À propos de Francis Bacon, le ring de la douleur
«Pierre Charras signe là un sombre petit livre fouaillant la tripe des souvenirs, flirtant avec l'indicible et l'obscè (...)
En huit nouvelles, Pierre Charras s'affirme comme un peaufineur de catastrophes et affineur de chaos. Menus et irrémédiables. On va sur du lisse, évolue en pleine tiédeur, nage en plein calme, puis soudain : l'écharde, la crampe. Le trou de vase. Notre monde est carié et c'est à l'affût de ces instants de rupture qu'il lance sa plume. Mine de rien, c'est le Rien qui nous accable. Dont acte : un «nid d'amour» qui, d'un coup, perd son charme; une fillette croisée dans le métro; une moliéresque cérémonie des p (...)